Mourir au Bataclan
LITTÉRATURE
Jean-Pierre Albertini est le père de Stéphane Albertini, qui était le directeur du restaurant Livio, à Neuilly-sur-Seine et qui fut assassiné au Bataclan avec son ami d’enfance Pierre Innocenti, le gérant de l’établissement. Dans un livre poignant, Jean-Pierre Albertini relate la perte de son fils, la véritable enquête qu’il a dû mener pour comprendre les circonstances exactes de son décès et la déflagration que cette tragédie a constitué pour toute sa famille. À la recherche de la vérité, il dresse une ode à la vie et à la nécessité d’aller de l’avant pour les personnes ayant été touchées par ce drame national, sans omettre de souligner les questions et les enjeux que cela soulève pour nous tous.
Il a d’abord voulu comprendre ce qui s’était passé et comment les filières islamistes se sont développées en France : « Je ne suis ni dans la haine, ni dans le pardon. Je ne suis pas dans la haine, parce que je pense qu’elle n’est pas productive et qu’elle ne permet pas d’avancer. Et j’ai du mal à être dans le pardon, donc je ne suis pas prêt à offrir ma deuxième joue. Mon fils Stéphane était d’origine corse par moi-même et bretonne par sa mère ». Il rappelle cela pour évoquer la différence de traitement par les quotidiens régionaux respectifs : Le Télégramme de Brest a accepté d’utiliser le terme « assassinat » dans le faire-part de décès de son fils, tandis que Corse Matin a carrément refusé ce mot : « C’est aussi l’un des éléments de ma colère. Dans le faire-part, la plupart des supports médias (Le Figaro, La Provence et Le Télégramme) ont accepté la vérité, c’est-à-dire le terme « assassiné », alors que Corse Matin nous a dit, par l’intermédiaire des pompes funèbres, qu’il refusait le terme « assassiné », qui a été remplacé par « décédé ».
Cela m’a mis en colère et j’ai cherché l’origine du terme assassin. J’ai découvert que cela venait de la langue arabe avec la secte des Assassins : c’étaient des consommateurs de haschisch, cela leur permettait d’entrer dans l’antichambre du paradis d’Allah et cela leur permettait également de massacrer… L’origine arabe du mot « assassin » n’est pas contestée ». Il ne juge pas les positions des autres parents qui ont parfois tenu des positions contradictoires, en estimant que personne n’est en mesure de porter un jugement s’il n’a pas traversé ce genre d’épreuve : « Déjà, pour être en mesure d’estimer une situation - c’est vrai dans tous les cas de figure - on ne peut le faire que si c’est quelque chose que l’on a vécu. Il y a une hiérarchie dans le malheur. Je suis effondré par la mort de mon fils, mais je suis encore plus triste pour les parents dont les enfants disparaissent et dont on n’a aucune trace. Le Monde a titré « Un père sur le chemin de la haine », en évoquant Patrick Jardin. C’était en opposition à « Vous n’aurez pas ma haine… » Or, l’auteur de « Vous n’aurez pas ma haine », contrairement à Patrick Jardin, a perdu son épouse : pardonnez-moi, une épouse peut se remplacer, alors que l’on ne remplace pas un fils… »
Dans une grande partie du livre, il dévoile une enquête très documentée sur les filières syriennes, mais il raconte aussi ce week-end terrible : « Ce qui m’a mis en colère, c’est que pendant 48 heures nous ne savions pas ce qu’était devenu notre fils ! C’est uniquement par nos propres moyens que nous avons appris qu’il était à l’Institut médico-légal. Quand nous sommes arrivés, on nous a dit que nous n’avions que 15 minutes pour lui dire adieu, sans savoir dans quelles circonstances il était décédé. Ils étaient débordés, la désorganisation était totale, l’attitude ambiante était dans le déni. On accepte cette désorganisation quand on vous dit que le maximum a été fait, mais lorsque l’on vous dit qu’il faut circuler et qu’il n’y a pas de djihadistes qui passent par la route des Balkans, alors que nous apprenons par la suite que le seul survivant des commandos a fait dix fois l’aller-retour en Syrie et qu’il revenait à chaque fois avec un nouveau djihadiste, on ne pouvait être que dans la colère ! Nous avons enterré mon fils sans savoir de quoi il était mort… On supposait qu’il avait eu des balles dans le corps, mais on ne le savait pas précisément, puisque le linceul montait jusqu’au cou. En plus, au départ, il n’était sur aucune liste. Donc, j’ai été obligé de chercher moi-même. J’ai appris qu’il n’était pas dans la salle de spectacle, mais dans le bureau administratif. On l’a retrouvé mort, seul, dans ce local. Ma fille est médecin et elle me dit que c’est incroyable, car on a laissé son corps dans ce bureau jusqu’au samedi après-midi… »
Au cours de son investigation, il apprend qu’il y avait des soldats postés à proximité, qui ont refusé d’intervenir pendant la tuerie. Suivant les ordres de leur hiérarchie, ils n’ont pas prêté leurs fusils aux policiers et la préfecture n’a pas voulu solliciter les militaires : « C’est l’organisation qui est mauvaise, elle est trop confuse. Il n’y avait pas de responsables au plus haut niveau, ce qui ajoute à la confusion. Effectivement, les pompiers et le personnel soignant ont été exceptionnels. Mais je souligne que la BAC a aussi fait preuve de courage en rentrant dans le Bataclan. Sinon, la tuerie aurait été de plus grande envergure ». Son enquête lui permet de remonter les filières, jusque dans les prisons, et il découvre qu’une partie du personnel pénitentiaire est fichée S : « Je ne savais rien de tout cela avant la mort de Stéphane. J’étais un simple citoyen et j’aurais qualifié d’extrémiste politique celui qui m’aurait dit cela ! J’ai recueilli de nombreux témoignages, j’ai lu les entretiens du rapport parlementaire de la commission d’enquête sur le Bataclan et l’on voit bien que la chaîne est défaillante. »
Le destin se poursuit, puisqu’il se retrouve à Nice, le 14 juillet 2016, le jour même de l’attentat : « C’est incroyable ! Ce jour-là, je déjeune avec la famille de mon frère. J’avais un appartement à côté de la promenade et ma nièce me dit qu’elle va dîner avec des amis avant d’aller voir le feu d’artifice. J’étais persuadé que le feu d’artifice commençait à 23 heures. Je sors un peu plus tôt et j’aperçois au loin le début du feu d’artifice. Je reste au bout pendant une demi-heure. Je voyais les gens traverser sur la chaussée et j’apprends ce qui s’est passé. Ma nièce m’a dit qu’elle avait finalement décidé de ne pas aller sur la promenade des Anglais, mais de se promener dans le vieux Nice. Tous les deux, nous avons échappé à cette horrible chose ! » Jean-Pierre Albertini écrit : « Le Bataclan, fermé aux cris d’Allahou Akbar, a rouvert un an tout juste après les attentats, avec un concert au rythme d’Inshallah, chanté par Sting ». Dans notre entretien, il réagit à cette phrase du livre : « Écoutez, c’est comme s’il y avait un orchestre nazi qui allait faire un concert à Dachau ! Pas d’autre commentaire. »
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