Rwanda. L’éloge du sang.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

La journaliste canadienne Judi Rever a publié, au péril de sa vie, une enquête choc sur les zones d’ombre du génocide rwandais. Cet ouvrage, intitulé « In Praise of Blood », a été un best-seller aux États-Unis et au Canada. Il a été élu livre de l’année par le Globe and Mail, il a obtenu les prix Mavis-Gallant, Huguenot Society of Canada et il a été finaliste du prestigieux Hilary Weston Prize. Son livre fait polémique parce qu’elle défend la thèse controversée d’un double génocide, donc il est clair qu’elle ne nie absolument pas le massacre de milliers de Tutsi par des milices Hutu. Le dossier est sensible et quiconque s’intéresse à ce sujet est l’objet d’intimidations. C’est le cas du Prix Nobel de la paix 2018, Denis Mukwege, qui annonce subir des menaces depuis l’été dernier.

D’abord, Judi Rever précise : « Je n’ai jamais nié le génocide contre les Tutsi. J’explique dans mon livre et dans toutes mes interviews que les Tutsi ont été ciblés par des acteurs Hutu dans toutes les zones qui étaient contrôlées par les forces Hutu durant le génocide, mais j’explique aussi - c’est ce qui dérange le régime actuel et les partisans du FPR (Front patriotique rwandais) - que les commandos de Paul Kagame ont participé au génocide contre les Tutsi. Je dis clairement qu’il faut enquêter davantage sur le rôle de Kagame et de son entourage dans cette violence contre les Tutsi ». La traduction française de son livre aurait d’abord dû être publiée chez Fayard, mais ils ont eu peur : « Oui. J’ai été très déçue des éditions Fayard et de cette décision de renoncer à la publication de mon livre en alléguant que ce serait trop polémique et que cela pourrait fragiliser leur collection. C’était la raison officielle. Mais, en réalité, des gens proches de l’éditeur m’ont expliqué qu’il y avait beaucoup de pressions sur cette maison d’édition pour qu’elle renonce à la publication de mon livre. Il est assez grave qu’il existe en France un réseau de lobbyistes, de journalistes et de chercheurs pro-Kagame, qui sont très actifs et qui essaient d’empêcher toute voix discordante dans ce dossier. » Malgré cela, Judi Rever a fait preuve de beaucoup de courage puisque même les services secrets canadiens et les services secrets belges lui ont fait savoir que sa tête était mise à prix : « En 2014, quand je suis arrivée à Bruxelles, la sécurité d’État belge est venue me voir à l’hôtel pour m’expliquer que l’ambassade du Rwanda à Bruxelles constituait une menace contre ma vie. La Belgique était prête à me fournir des voitures blindées et des gardes du corps. J’ai dû accepter, mais c’était assez surréaliste. Cela montrait à quel point mon travail dérangeait le régime et à quel point le régime Kagame était prêt à m’attaquer physiquement ».

En France, lorsque l’on évoque cette affaire, on entend : il y a eu un génocide terrible qui a commencé après l’attentat contre l’avion du président Habyarimana et cette tragédie se résume de la manière suivante, les Hutu sont les méchants et les Tutsi sont les gentils, sans aucune nuance. Or, finalement, elle explique qu’il y a eu des méchants et des gentils dans les deux camps : « Le récit officiel que vous citez reste intact depuis 26 ans, mais cette doxa a été créée dans un climat de violence quand le FPR de Kagame a pris le pouvoir. Il y a eu tout un climat de propagande et toute personne qui osait contredire, ou parler des crimes du FPR avant et durant le génocide, tout comme du rôle du FPR dans l’attentat contre le président Hutu, le 6 avril 1994, toute personne qui osait parler de tout cela était ciblée. La personne était menacée, mise en détention, disparue dans certains cas, ou tuée dans d’autres. Les gens ont dû se taire. Il y a eu un climat de terreur et de silence, et les Occidentaux qui sont allés enquêter sur le génocide sur le terrain ont été encadrés d’une façon spectaculaire. Je critique les chercheurs et les journalistes qui ne sont pas allés dans les camps de réfugiés, notamment au Zaïre, au Congo, en Tanzanie, en Zambie, ou en Ouganda, pour demander aux Hutu les raisons de leur fuite et ce qui s’est réellement passé en 1994. Il fallait avoir la curiosité de demander à ces gens pourquoi ils ne sont pas rentrés après les 100 jours de génocide officiel au Rwanda » explique Judi Rever.

D’ailleurs, au début, elle ne connaissait pas grand-chose à ce dossier : « Je suis allé quelques jours au Congo, après le renversement de Mobutu Sese Seko, en allant directement dans la jungle congolaise pour faire des reportages sur la crise humanitaire, avec des travailleurs humanitaires congolais qui recherchaient des réfugiés Hutu qui ont été pourchassés par l’armée de Kagame durant son parcours militaire pour renverser le président zaïrois. J’ai recueilli beaucoup de témoignages, non seulement sur des crimes du FPR au Congo contre les réfugiés, mais c’est à ce moment-là que les réfugiés Hutu rwandais ont commencé à m’expliquer ce qu’ils avaient vécu durant le génocide en 1994. Mon travail est le fruit d’une quête de vérité qui a duré plus de 20 ans. J’ai tout de suite compris qu’il y avait une incohérence entre le récit officiel qui dit que Kagame a stoppé le génocide en instaurant la paix, c’est la doxa, et ce que j’ai vu sur le terrain au Congo.

Le bon sens peut amener à penser légitimement que lorsqu’il y a une guerre civile, il y a forcément des attaques et des morts dans les deux camps, c’est la même chose dans le monde entier… Or, le fait de simplement dire cela n’est pas accepté : « Chaque fois que l’on essaie d’enquêter sur les crimes du FPR, on est accusé de nier ou de minimiser le génocide contre les Tutsi. C’est faux et c’est ridicule. C’est une tactique longuement utilisée par des propagandistes, mais aussi, malheureusement, par des chercheurs et des journalistes, surtout en France, pour empêcher les gens de comprendre la vérité et de discuter sereinement sur ces dossiers. Il faut éclaircir cette histoire, mais il est très difficile de le faire. Je montre la complexité du conflit dès l’année 1990 quand, pendant plus de trois ans, l’armée de Kagame a mené une campagne de terre brûlée dans le nord du Rwanda, contre les paysans Hutu. Il est très important que les gens sachent qu’il y avait déjà eu trois ans et demi de guerre sale contre les paysans puisqu’ils ont déplacé un million de personnes dans des camps, où les Hutu ont vécu dans des conditions catastrophiques. C’était le contexte du génocide. Je montre aussi que dès l’attentat contre l’avion qui a déclenché le génocide, les escadrons de la mort de Kagame ont utilisé les cadres civils Tutsi pour cibler les leaders de la communauté Hutu en massacrant des paysans. J’explique bien cette dynamique dans mon livre, mais je dis également que les Tutsi ont été ciblés dans les zones Hutu. C’est une dynamique de violence très complexe. »

Autre point intéressant : le Tribunal pénal international, au moment de recueillir les doléances de la population, ne le faisait qu’en anglais et pas en français, donc, forcément, on écartait un camp puisque les Hutu sont francophones et les Tutsi sont anglophones. Judi Rever explique : « C’est un avocat présent au Tribunal pénal international pour le Rwanda qui m’a alertée sur ce sujet. Il a essayé de monter différents services linguistiques, mais il y avait peu de moyens. Par exemple, pour les victimes de viols durant le génocide, il n’y avait aucune équipe pour écouter les victimes francophones Hutu. Il y avait vraiment un problème de manque de personnes, mais aussi de manque de volonté, ce qui relève d’une certaine incompétence. Les services étaient exclusivement en anglais alors que ce n’était pas une langue officielle parlée par les Rwandais, ni les Tutsi de l’intérieur, et encore moins les Hutu. L’anglais était simplement une langue parlée par des Rwandais qui ont grandi en Ouganda. C’est la langue du FPR, de l’armée de Kagame. »

Pour lire ce numéro (Accès numérique)

Validez le formulaire ci-dessous

Tarif valable jusqu'au 28/02/2027 sous réserve de variation du taux de TVA.
L'Hebdo Bourse Plus sort un numéro double fin juillet et ne paraît pas en août.

Les paiements sur notre site sont sécurisés et traités par Stripe, un prestataire de paiement en ligne de confiance. Vos informations de paiement sont protégées par des protocoles de sécurité de pointe, garantissant une expérience d'achat sûre et sécurisée. Vos données sont protégées par le chiffrement TLS et la tokenisation. Stripe est certifié conforme aux normes de sécurité PCI DSS.