La France en Afrique : 1520 - 2020 - Vérités et mensonges.
LITTÉRATURE
Jean-Paul Gourévitch est spécialiste des migrations et de l’Afrique. Il a travaillé comme consultant international pendant 25 ans, il a enseigné à l’université Paris XII et il est l’auteur de plusieurs dizaines d’ouvrages. Son dernier livre concerne la présence française en Afrique entre 1520 et 2020. D’abord, nous lui avons demandé pourquoi il avait choisi cette date spécifique de 1520, alors que l’exploration de l’Afrique a commencé dès l’Antiquité : « L’ouvrage ne traite que de l’Afrique subsaharienne, donc tout le Maghreb ou Saint-Louis à Carthage ne sont pas traités dans le livre, sauf la prise d’Alger en 1830, parce que cela a donné le départ de la colonisation ».
L’auteur explique : « Je travaille avec des diasporas africaines en France et mon Afrique, c’est essentiellement l’Afrique subsaharienne francophone. Il était déjà très compliqué de faire un ouvrage sur la présence française en Afrique pendant cinq siècles, d’autant plus qu’elle est extrêmement différente de la présence française au Maghreb. Je commence en 1520, parce que l’on sait que les premiers bateaux des armateurs français ont croisé dans le golfe de Guinée entre 1518 et 1525, donc j’ai pris cette date tout à fait symbolique. Mais j’ai souhaité quand même parler de ce qui se passe avant, parce qu’il y a une confusion perpétuelle entre la notion d’esclavage et la notion de traite, alors que cela n’a aucun rapport. L’esclavage existe depuis l’Antiquité et c’est un rapport social, c’est un rapport psychologique, c’est un rapport militaire et c’est un rapport économique, alors que la traite est essentiellement une opération commerciale, puisque l’on échange des noirs contre des bibelots ou des produits ».
Jean-Paul Gourévitch souligne que l’esclavage existe depuis les temps bibliques. C’est une caractéristique des grandes civilisations antiques, l’Égyptienne, la Grecque, la Romaine et la Byzantine, et elle est d’abord liée à une image dévalorisée du noir qui traverse le Moyen Âge chrétien. Mais il faut aussi savoir que la traite arabo-musulmane est antérieure à la traite atlantique : « Vous avez des esclaves domestiques qui, déjà à Rome, font partie de la famille, et ce sont parfois les précepteurs des enfants romains. Je rappelle que la traite arabo-musulmane a quand même fait 11 à 12 millions de morts. Elle existait bien avant la traite atlantique et elle a continué d’exister après. Cela ne justifie absolument pas la traite atlantique, qui a fait aussi 11 à 12 millions de morts, sans compter tous ceux qui sont restés sur le chemin, mais il est quand même caractéristique de voir, notamment quand vous lisez la littérature africaine, que la traite arabo-musulmane n’est quasiment jamais mentionnée, même chez un certain nombre d’historiens français qui passent très vite sur ce sujet ». Or, cette traite n’a pris fin que 50 ans après l’abolition de l’esclavage : « On peut dire aujourd’hui, sans exagérer, que dans certains pays, comme la Mauritanie, où elle n’a été abolie qu’en 1981, ou le Soudan, on se trouve de fait devant une forme d’esclavage ou de traite qui ne dit pas son nom ».
Jean-Paul Gourévitch a souhaité se monter le plus objectif possible dans son étude : « J’ai l’avantage d’avoir réuni les points de vue des chercheurs français et les points de vue des chercheurs africains. Donc, cela permet d’avoir une distance vis-à-vis des uns et des autres, et cela permet de les confronter, d’analyser les points sur lesquels ils sont d’accord, les points sur lesquels ils sont en désaccord, et j’expose les arguments des uns et des autres. C’est une façon d’essayer d’apaiser un débat qui est aujourd’hui extrêmement crispé, violent, et qui dérive parfois vers l’insulte ». Autre constat, il est délicat d’aborder cette question dans sa globalité, car on observe des particularités selon les pays : « Ce qui s’est passé avant les indépendances est très différent de ce qui s’est passé après les indépendances. Avant les indépendances, on pourrait dire que la colonisation, qu’elle se passe au Mali, au Niger, au Congo, ou au Gabon, ce sont de grandes zones qui ne sont pas séparées par pays, même si la conférence de Berlin en 1885 a défini les zones d’intervention des différentes puissances. Il faut rappeler aussi qu’il n’y avait pas un seul Africain qui assistait à cette conférence. J’ai suivi chacun des pays africains pendant les 20 années qui ont suivi les indépendances. On ne peut pas comparer l’action de la France dans un pays ou dans un autre. Dans certains cas, elle a soutenu des gouvernements et, dans d’autres, elle a tenté de renverser des gouvernements, parfois elle a joué la concorde nationale en finançant des conférences destinées à aboutir à un consensus ».
Les politiques appliquées ont vraiment été différentes : « On voit très bien que l’intervention d’un certain nombre de grandes figures a modifié le regard des Africains sur la présence française alors que, dans d’autres cas, certains gouverneurs, ou chefs d’armées, se sont comportés comme des brutes en pays conquis. L’affaire Voulet-Chanoine est symbolique de ce que des soldats et des commandants français sont capables de faire pour détruire la présence française en Afrique en braquant une partie des Africains contre la France. Dans certains cas, on voit des Africains combattre contre les Français et ces Français sont aidés par d’autres Africains qui combattent avec eux ». Il y a également la question religieuse : « C’est un sujet très peu abordé. Les résistances ne sont pas seulement économiques, mais elles sont aussi religieuses. Les chefs africains qui se sont dressés contre la colonisation ont recouru à la pratique du djihad en expliquant que ce sont des mécréants et qu’il faut se lever contre eux. Seulement, toute l’Afrique n’était pas musulmane, une partie était animiste et une petite partie était chrétienne, donc ces résistances à la colonisation ont généré des résistances à la résistance. C’est pour cette raison qu’il faut être prudent quand on fait une analyse de la colonisation sur un plan militaire et économique. Les réactions des Africains vis-à-vis de la France ne sont pas les mêmes selon que certains sont considérés comme des petits chefs mais respectés par la France, tandis que d’autres sont carrément brimés ».
Beaucoup de familles françaises vivent en Afrique et Jean-Paul Gourévitch analyse la situation actuelle : « Il y a un phénomène assez étrange, c’est le retour d’un certain nombre d’Européens vers des pays africains qui leur paraissent être des havres de tranquillité. La petite côte sénégalaise abrite aujourd’hui un certain nombre d’expatriés qui s’y sentent très bien, d’autant plus que les impôts qu’ils paient sur place n’ont aucun rapport avec les impôts qu’ils paieraient s’ils étaient restés en France ». Cependant, il estime aussi qu’il existe une exploitation économique qui est indiscutable : « On a essayé de former un certain nombre de cadres et d’ingénieurs africains, mais le gros problème du cadre africain c’est que, quand il a acquis une expérience, il a tendance à s’expatrier pour aller la vendre ailleurs. C’est humain, puisqu’il se dit qu’il ne va pas gagner beaucoup d’argent dans son pays… Ensuite, il y a la question de l’immigration virtuelle, c’est-à-dire ces gens qui restent au Sud tout en étant payés par le Nord, mais un tout petit peu moins que les gens du Nord, comme c’est le cas dans les plates-formes de marketing et de secrétariat. On peut se demander si cette immigration virtuelle va pousser les Africains à rester chez eux dans leur famille, plutôt que d’aller chercher l’eldorado dans les couloirs du métro ».
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