L’opportunité du Covid-19.
LITTÉRATURE
Raphaël Rossello a été pendant 45 ans banquier-conseil auprès des petites et moyennes entreprises. Il a été chargé de cours à la Sorbonne et il est actuellement partenaire de gestion chez Invest Securities. Dans son dernier livre, il estime que « les fondements de la vertueuse croissance ont disparu. Selon un processus géologiquement connu, le sol de ses fondations s’est liquéfié sous la pression de l’endettement. Il est inconcevable de bâtir le futur sur des sables mouvants dont la force va engloutir l’essentiel des endettements futurs pour ne recracher que des débris, faisant le régal des plus voraces ». Face à cela, « il faut arrêter de nier la réalité et reconstruire le progrès sur une renaissance enthousiaste de la contribution humaine ».
D’abord, il fait une distinction entre le libéralisme et le néolibéralisme, alors que 99,9 % de nos compatriotes pensent que c’est la même chose : « Il faut faire de la pédagogie sur de nombreux points. D’abord, il y a un amalgame qui me navre, dans la mesure où le libéralisme d’origine était vertueux, alors que le néolibéralisme, dans sa forme la plus excessive, est toxique. Effectivement, il faut bien faire cette différence qui repose sur de nombreux facteurs. Dans le libéralisme, la régulation était garante des équilibres et d’un authentique libre-échange. Aujourd’hui, cette course à la dérégulation, à vouloir casser les rentes, comme le dit notre président bien aimé, est une erreur fondamentale, car on casse des rentes anciennes pour en recréer d’autres. Donc, on ne fait que changer les détenteurs de ces rentes, sans en supprimer le principe, et la rente n’est plus protégée par le règlement, mais par la domination financière ». On met souvent en opposition le communisme et le libéralisme et, face aux dégâts du néolibéralisme, on incite les gens à retourner vers le communisme… On nous fait croire que nous sommes dans une société libérale : or, si c’était le cas, l’artisan, le coiffeur ou le restaurateur ne seraient pas matraqués d’impôts et de charges, mais ce serait le cas d’Amazon ou Facebook… Dans le néolibéralisme, c’est l’artisan que l’on fait fermer et Amazon que l’on câline…
Selon lui, « le communisme est authentiquement mort, en raison de ses dégâts humains, et le nouveau risque est le populisme. Le libéralisme était vertueux, parce qu’il était favorable à la création de richesses réelles, puis une répartition de ces richesses. Mais ensuite, par l’absence de croissance naturelle, on a dérégulé pour favoriser la croissance financière - qui n’est en fait que patrimoniale - et on jette le Français moyen, l’Américain moyen ou l’Allemand moyen dans les bras de ces populistes qui ont une vision simplificatrice de la politique. On les enferme dans un monde intellectuellement très étroit dans lequel l’autre devient l’ennemi, soit parce que vous êtes un libéral excessif, parce que l’on est plus dans la compétition mais dans un processus d’élimination, soit on est dans ces phénomènes populistes et réducteurs, où l’autre, l’étranger ou peu importe, devient un ennemi. Le libéralisme, c’est justement de constituer une société harmonieuse et j’ai eu la chance de connaître cette harmonie parce que, dans les années 60 et 70, il y avait un équilibre et un respect favorable à l’épanouissement de tous ».
Le problème ne vient-il pas aussi de la baisse de la faculté de concentration chez tous ces gens qui partagent des articles sur les réseaux sociaux sans même les avoir lus ? Pour Raphaël Rossello : « La croissance, ce démiurge matérialiste était délicieuse, parce que cela permettait de croire en un paradis matériel et immédiat, en opposition à l’obscurantisme qui promettait un paradis ultérieur. Tout cela a été en partie vrai pendant les Trente glorieuses qui étaient l’aboutissement de deux siècles d’un progrès prodigieux dans l’histoire de l’humanité. Malheureusement, il y a eu inflexion de cela à partir des années 70. Pourquoi ne pas avoir pris le temps de réfléchir à ce déclin de la croissance et des gains de productivité ? Résultat : notre productivité baisse. Personne ne veut entendre ce discours, parce que notre productivité ne doit être que le reflet des moyens technologiques considérés comme infinis, mais personne ne dit que la productivité est morte ». Par exemple, « Roland Cayrol est l’archétype de l’intellectuel progressiste, intelligent et réfléchi, je donne le crédit à cet homme d’être cultivé, mais pourquoi ne s’inquiète-t-il pas de cette donnée ? En effet, si l’on admet publiquement, dans les journaux, que cette productivité est en baisse, à ce moment-là on admettra qu’il n’y a plus de croissance et l’on comprendra que l’apparence de la richesse a été artificiellement obtenue par l’aberration de politiques monétaires qui sont dans la droite ligne anglo-saxonne et néolibérale. Plus on fait rentrer les êtres humains dans des menus, plus leur quotient intellectuel baisse : c’est quelque chose de mécanique. Et à partir de ce moment-là, on est surpris de ne plus bénéficier de la corne d’abondance. C’est un problème social, parce que l’on devra expliquer aux gens qu’il n’y a plus ce mot de croissance. J’ai emmené plus d’une centaine de sociétés en bourse, il y aura toujours des sociétés innovantes, intéressantes et bien gérées, qui feront un appel public à l’épargne, en permettant à des épargnants de s’enrichir plus vite que dans des produits plus classiques, mais n’utilisons plus ce terme totalement galvaudé de croissance, parce que l’on entre dans du charlatanisme. À partir du moment où nous avons des gourous, qu’il s’agisse de nos présidents ou de nos banquiers centraux, peu importe leur nationalité, qui n’ont que ce mot à la bouche, ils se mettent dans l’obligation de continuer de générer la croissance. Or, pour générer 1 de croissance, il faut maintenant s’endetter de 3... »
Il rappelle qu’il faudra bien payer notre dette un jour, mais la classe politique tente de repousser cela vers les générations futures en vendant du rêve et en expliquant que l’on retrouvera la croissance en effectuant des travaux de rénovation dans sa maison : « C’est à peu près cela... En 1950, 1 dollar d’endettement global était concomitant de 3 dollars de création de richesse réelle. Aujourd’hui, il faut exactement l’inverse : il faut 3 dollars d’endettement pour générer 1 dollar de richesse. Cela veut dire qu’il y a une déperdition monstrueuse. Si je regarde le problème du Covid, sur le plan strictement économique et financier, on sait que la planète va perdre cette année 5 à 8 de PIB et qu’il y aura encore une baisse l’année prochaine. En arrondi, sur les trois ans qui viennent, on aura un manque de 15 % de la production d’une année de la planète. Si nous étions en 1950, à l’époque où il n’y avait que 10 % du PIB de la planète qui était en endettement, avec la même situation, les grands États décideraient de s’endetter de 15 % en distribuant de l’argent à tout le monde pour effacer les conséquences économiques de ce drame. Mais aujourd’hui, nous sommes mondialement à 300 %. C’est pour cette raison que les politiques sont obligés de faire des promesses de charlatans. Face à cela, il faudrait comprendre l’absurdité dans laquelle ce néolibéralisme anglo-saxon nous a amenés. Il a enrichi à peu près 300 millions de personnes sur Terre, certains Asiatiques, Africains et Américains du Sud, en appauvrissant 500 millions d’Occidentaux. Tout cela nous amène à Donald Trump. Donc, tant mieux pour les bénéficiaires, mais regardons les dégâts que cela crée, surtout au moment où il n’y a pas d’autre solution, pour éviter le chaos, que d’augmenter la dette. On annonce que la croissance va effacer la dette, c’est une erreur. Monsieur Macron ne rêve que de sa réélection en nous donnant les discours les plus apaisants et il reste sur son logiciel. Or, c’est le changement de logiciel qui compte. »
« L’opportunité du Covid-19 » de Raphaël Rossello est publié chez Mareuil Éditions.
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