Gambetta, patriote ou partisan obstiné ?
LITTÉRATURE
À l’occasion de la commémoration des 150 ans de la guerre de 1870, le général Jean Fleury publie un ouvrage sur la personnalité de Gambetta. Son approche est originale, puisqu’il a retrouvé des dizaines de lettres de son arrière-grand-père, André Viaud Grand Marais, licencié en droit, qui fut appelé dans la garde nationale mobile de la Loire inférieure et combattit de septembre 1870 à janvier 1871. A la lecture de ces lettres, on découvre qu’il éprouve de l’admiration pour Gambetta au début, mais qu’au moment où les combats font rage, il le considère comme un dictateur néfaste. Le général Jean Fleury a été le chef de l’état-major particulier de François Mitterrand, chef d’état-major de l’armée de l’air et président d’Aéroports de Paris.
Jean Fleury rappelle que « ces soldats ont vécu une guerre absolument terrible, avec des marches incessantes, un hiver sibérien dans la neige et le gel, et l’incurie de l’intendance parce que les ministres de l’époque pensaient que l’intendance était l’affaire des civils : d’où une catastrophe, parce que c’est aux généraux de préparer ce dont ils ont besoin pour la campagne et ce n’est pas aux administrateurs civils de le faire ». L’approche de son livre est originale puisqu’il reproduit, en les commentant, des lettres de son arrière-grand-père, André Viaud Grand Marais : « Ce sont des lettres que j’ai retrouvées dans la bibliothèque familiale et que j’ai lues avec beaucoup d’intérêt, en me disant qu’il fallait les publier. Ce qui m’a poussé à faire des recherches historiques, c’est que mon arrière-grand-père est enthousiasmé par les premières proclamations de Gambetta, qui est un patriote, et il termine en disant que c’est un néfaste dictateur. Ce n’était vraiment pas ce que j’ai appris dans les livres d’histoire et j’ai été amené à compulser énormément de documents, dont des écrits de Thiers, des comptes rendus d’entretiens de Jules Favre avec Bismarck, et les lignes rédigées par les généraux au cours des campagnes de 1870 et 1871 ».
Avant 1870, Gambetta est député et il refuse de voter les crédits nécessaires à la défense, parce qu’il est pacifiste. On a l’impression de revoir toujours les mêmes erreurs au nom de l’angélisme : « C’est vrai et triste. Au nom de l’angélisme, on dit que c’est à cause des militaires que l’on fait la guerre, en oubliant que les militaires sont au service des politiques et en oubliant qu’il faut préparer la guerre. Malgré cela, les élections approchent, il faut du pain et des jeux... Et l’on oublie la sécurité de la Nation. C’est une constante en France, malheureusement. » L’armée française n’était pas préparée et Gambetta affirmait qu’il n’y avait rien à craindre, ce qui amène Jean Fleury à dire : « Les Français sont très souvent insouciants. Nous sommes dans un pays heureux, malgré les difficultés et les misères. J’ai vécu dans cette campagne profonde pendant la guerre et après la guerre, on ne peut pas imaginer la misère dans laquelle les gens ont vécu ! Dans ma maison que j’ai transformée, j’ai connu les agriculteurs qui vivaient dans une seule pièce avec le sol en terre battue et les poules qui rentraient et qui sortaient... On ne se rend pas compte de tous les progrès qui ont été faits au cours de ces décennies. On en fera encore, mais cela rend un peu insouciant. »
Aujourd’hui, pour la plupart des gens, Gambetta est simplement un nom que l’on retrouve sur les plaques de nombreux boulevards… Pourquoi un tel intérêt pour Gambetta ? Jean Fleury souligne que « Gambetta est huitième dans les attributions de noms de places ou de rues ! Il faut d’abord reconnaître ses qualités. C’est d’abord un patriote. Il a su ranimer le courage des Français après la reddition de Napoléon III et, pire encore, celle de Bazaine à Metz, et il a quand même posé des vrais soucis à Bismarck. En revanche, c’était un passionné de la République. C’était son unique objectif et il était prêt à tout sacrifier. Il a tellement sacrifié que c’est à cause de son entêtement que l’on a perdu, en plus de l’Alsace, la Lorraine, et que les dommages de guerre ont été portés de 2 à 5 milliards car Thiers avait réussi, pendant la guerre, à négocier un accord avec Bismarck où l’on n’aurait eu la perte que de l’Alsace, avec 2 milliards de dommages et intérêts. Gambetta a voulu la guerre à outrance, craignant de ne pas pouvoir prendre le pouvoir. Nous avons perdu un morceau de la Lorraine, 100 000 Français supplémentaires, et l’on a dû payer deux fois plus. Il était obnubilé par la République, cela se comprend parfaitement, mais il n’a vu absolument rien d’autre. Pour lui, la République était un système absolument merveilleux qui entraînerait la paix mondiale. Et puis Gambetta a voulu la guerre à outrance par crainte du retour des royalistes. Il ne voulait pas d’élections, parce qu’il craignait de les perdre... Donc, la guerre en permanence… »
Le personnage de Gambetta est idéalisé aujourd’hui, toutefois il ne se prive pas de lancer quelques piques sur son caractère : « On ne peut pas résister à cet homme-là ! Il avait des qualités indiscutables, mais comme beaucoup de grands hommes, il avait des points faibles et c’est ce que je montre dans ce livre. Tous les hommes célèbres ont des points faibles. Il y a des non-dits de l’histoire et je regrette les extrêmes d’un côté ou de l’autre. On déboulonne ou l’on monte des statues, il faut rester raisonnable et avoir le jugement des anciens. Il se méfiait terriblement des militaires et il a voulu lui-même jouer au général en chef, ce qui a causé un certain nombre de défaites et de déroutes. En plus, il n’aimait pas les Bretons. C’est le drame du camp de Conlie pendant la guerre de 70. Le général de Kératry avait proposé à Gambetta de rassembler les Bretons pour en faire une armée contre les Prussiens. Il n’a eu aucun mal à recueillir l’adhésion de nombreux Bretons qui voulaient défendre la France contre les Allemands et les Prussiens. Mais Gambetta a pensé que ces Bretons que l’on allait armer pourraient se retourner contre la République. Il les a parqués dans un camp boueux, le camp de Conlie à côté du Mans, où ils sont morts en masse de maladies de toutes sortes. On leur a donné au dernier moment des fusils rouillés, avec des munitions qui ne rentraient même pas dans les fusils, et on les a envoyés en sabots se battre contre les canons prussiens… »
Jean Fleury évoque son arrière-grand-père : « Il était profondément catholique et je pense qu’il était plutôt royaliste que totalement républicain. Il n’en demeure pas moins qu’il a été enthousiasmé par les premières proclamations de Gambetta et, ce qui l’a le plus choqué, c’est quand il a vu Gambetta interdire de nombreux candidats aux élections parce qu’ils pensaient mal. C’est effectivement le propre des dictateurs. Gambetta a aussi interdit un très grand nombre de journaux. Il a poursuivi des journalistes, il faisait surveiller les correspondances et je cite quelques exemples dans ce livre. Il était dans la poursuite d’un objectif unique : éviter à tout prix le retour de la royauté ».
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