L’Humiliante défaite. 1870, la France à l’épreuve de la guerre.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

À l’occasion des cent cinquante ans de la guerre de 1870, l’historien Thierry Nélias nous fait revivre ces terribles moments par la plume de ceux qui les ont vécus. Rien ne s’est passé comme prévu. Cette guerre était censée consacrer le triomphe de la France contre son ennemi prussien. Toutefois, rapidement défaite, l’armée française ne put empêcher la reddition de l’Empereur et l’invasion du territoire national, alors que le Second Empire laissait place à la République. Thierry Nélias a retrouvé les souvenirs ou les commentaires d’Hector Malot, Gustave Flaubert, Paul Déroulède, Victor Hugo et des frères Goncourt.

Dans une troublante préfiguration de l’«étrange défaite » de 1940, la guerre franco-prussienne de 1870 a marqué toute une génération, au point de faire basculer l’Europe entière dans une soif de revanche sans fin. Thierry Nélias revient sur cet épisode majeur de l’histoire de France, pourtant oublié par de nombreux Français aujourd’hui : « La défaite a été tellement agressive pour la France, que la France en a gardé de grosses séquelles pendant quarante-cinq ans. L’Allemagne a exigé une rançon de 5 millions de francs or pour intérêts de guerre, ce qui représentait à peu près un quart du PIB national, et les Allemands ont occupé le pays pendant presque trois ans. La défaite a été éclair. En quatre semaines, l’armée française, qui était considérée comme l’une des meilleures armées d’Europe, a été balayée, l’Empereur a été fait prisonnier à Sedan et il y a eu la perte de l’Alsace-Lorraine où tout l’effort de défense était installé. Tout cela a laissé des traces profondes. Après, on connaît l’histoire des hussards de la République qui enseignaient aux petits Français la nécessité de garder le regard tourné vers la ligne bleue des Vosges... À partir de là, il y a eu la Première Guerre mondiale qui s’est terminée sur une victoire de la France. La guerre de 14-18, par cette revanche réussie, a éclipsé la grande honte qui était née de 1871. Après, il y a eu 1940, une deuxième humiliation, peut-être même plus grande que celle de 1870, avec quatre ans d’occupation sévère. Le dernier poilu de 1870 est mort en 1955. Cela paraît un peu anachronique quand on y pense, parce que nous étions déjà dans la guerre froide. Nous avions déjà changé de civilisation et la mort de ce dernier poilu a mis un point final au souvenir de cette guerre, qui n’est quasiment plus enseignée ».

Le livre de Thierry Nélias évoque les témoignages de plusieurs personnalités de l’époque. D’abord, le général américain Philip Sheridan entend parler d’un conflit entre la France et la Prusse. Il veut observer les deux armées européennes et il choisit de suivre le conflit du côté de la Prusse en étant persuadé qu’elle l’emportera : « Les États-Unis sortent de la guerre de Sécession où ils ont pu expérimenter des techniques de guerre assez nouvelles. Il y a aussi la guerre du Mexique menée par Napoléon III qui les avait grandement irrités. D’ailleurs, Philip Sheridan avait convoyé du matériel pour aider les insurgés contre les troupes de Maximilien qui étaient aidées par Napoléon III. En raison de ce problème diplomatique, il y avait une certaine animosité vis-à-vis de la France et il faut aussi savoir que les Allemands ont été de grands pourvoyeurs de migrants aux États-Unis à partir du milieu du XIXe siècle. Donc, il y a quand même une influence forte. L’état-major américain était bien renseigné et Sheridan attend d’ailleurs le début du conflit pour partir. Dans ses mémoires, il raconte cet échange avec le président Ulysses S. Grant qui était clairement anti-Français. Ils étaient nordistes et ils étaient instinctivement portés vers les Allemands, plutôt que vers les Français qui étaient des Latins. D’ailleurs, Napoléon III avait lancé son offensive au Mexique pour couper l’influence anglo-saxonne aux États-Unis du Sud et y implanter un bloc latin plus puissant ». Philip Sheridan arrive en Europe et il dit aux Prussiens, à propos des Français : « Fracassez-les ! »

Thierry Nélias rappelle que « c’était aussi ce qu’il disait pendant la guerre de Sécession. Il devient familier de Bismarck. Une connivence s’installe entre les deux hommes et, au bout d’un mois de conflit, lorsque les Prussiens arrivent autour de Meaux, l’état-major veut casser la résistance et les opérations de guérilla menées par les Français. Sheridan lui conseille d’appliquer la politique de la terre brûlée qu’il avait appliquée dans la vallée de Shenandoah pendant la guerre de Sécession et aussi contre les Indiens, en disant : « Il ne faut leur laisser que les yeux pour pleurer. » C’est effectivement ce qui va se passer par la suite ».

Dans ce livre, on retrouve des témoignages de George Sand, Victor Hugo, Gustave Flaubert, Hector Malot, Alphonse Daudet, Maupassant, ou encore Zola… Par exemple, Gustave Flaubert, qui était dépressif, a énormément souffert de cette humiliation : « Il était dans sa maison de Rouen et, à la fin de la guerre, il écrit : « Oh ! Quelle haine, elle m’étouffe, moi qui étais né si tendre, j’ai du fiel jusqu’à la gorge ». Il dit aussi : « Il me semble que la fin du monde arrive, les gens qui me parlent d’espoir, d’avenir et de providence m’irritent profondément, pauvre France qui se sera payée de mots jusqu’au bout ». Pire encore : « Je n’étais guère progressiste et humanitaire cependant ! N’importe, j’avais des illusions ! Et je ne croyais pas voir arriver la Fin du monde… Car c’est cela ! Nous assistons à la fin du monde latin. Adieu tout ce que nous aimons ! »

On peut aussi ajouter : « Quelle barbarie, quelle reculade, j’en veux à mes contemporains de m’avoir donné les sentiments d’une brute du XIIe siècle, le fiel m’étouffe. Ces officiers qui cassent des glaces en gants blancs, qui savent le sanskrit et qui se ruent sur le champagne, qui vous volent votre montre et vous envoient ensuite leur carte de visite, cette guerre pour de l’argent me fait plus horreur que les cannibales. Et tout le monde va les imiter, tout le monde veut être soldat, toute l’Europe portera l’uniforme… Si nous prenons notre revanche, elle sera ultra-féroce et nous ne penserons qu’à cela, se venger de l’Allemagne. Le gouvernement, quel qu’il soit, ne pourra se maintenir qu’en spéculant sur cette passion. Le meurtre en grand va être le but de nos efforts, l’idéal de la France ». Flaubert avait vraiment pressenti une suite terrifiante, car il avait une analyse géopolitique assez fine ».

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