À la lumière de Renoir.
LITTÉRATURE
Comme nous le faisons régulièrement en période estivale, voici une idée de lecture plus légère à la veille des vacances. Michèle Dassas est linguiste et l’auteure d’une dizaine de romans. Elle a reçu le prix du roman Arts et Lettres de France en 2017 pour « Une Gloire pour deux ». Elle a également consacré en 2018 un livre à Jeanne Chauvin, la pionnière des avocates : « Femme de robe ».
Son dernier ouvrage concerne Jeanne Baudot, qui a été très proche d’Auguste Renoir : « Grâce à la peinture, j’ai éprouvé dans ma vie des émotions et des joies esthétiques qui m’élevèrent dans le royaume de la Beauté́ pure et m’immunisèrent contre tant d’atteintes terrestres », dira-t-elle dans ses souvenirs. Élève, muse, amie, complice : voici ce que fut Jeanne Baudot pour Renoir pendant plus de vingt-six ans. Elle vouait au maître une admiration sans borne que la passion commune pour la nature et ses beautés exacerbait. Dès son plus jeune âge, évoluant au cœur de la sphère privilégiée d’intellectuels, d’artistes et de collectionneurs parisiens de la Belle Époque, cousine de Paul Gallimard, amie des petites Manet, de Degas, Mallarmé, Maillol, Maurice Denis, Valéry et de tant d’autres, Jeanne ne pouvait que succomber à l’appel de l’Art. La peinture l’ensorcela. Pourquoi cet intérêt pour Jeanne Baudot qui n’est pas connue du grand public ? « Justement, c’est ce qui m’a attirée. On s’intéresse généralement à des gens connus, alors pourquoi ne pas s’intéresser à des gens qui ont œuvré dans leur petit coin et qui ont fait des choses extraordinaires, ou qui ont côtoyé des personnes extraordinaires, mais dont on ne parle pas beaucoup ? J’ai cherché une artiste sur laquelle on n’aurait pas écrit et je suis tombé sur cette Jeanne qui a vécu à cette époque que j’affectionne le plus, c’est-à-dire la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle. J’ai vu qu’elle avait côtoyé de nombreux artistes, pas seulement Renoir, son maître, mais d’autres artistes qui faisaient partie des impressionnistes et aussi tous les intellectuels de cette époque. J’ai voulu en savoir plus et j’ai trouvé les mémoires qu’elle a écrits sur Renoir, ses amis et ses modèles » explique Michèle Dassas.
Le livre est préfacé par Jean-Marie Rouart, de l’Académie française, avec un texte très émouvant parce qu’il a rencontré Jeanne Baudot, et cela a été une surprise pour Michèle Dassas : « J’ai été vraiment étonnée quand il m’a dit qu’il l’avait connue. Il était jeune, bien sûr, puisqu’elle est morte en 1957, mais il se souvenait très bien d’elle et surtout de sa voix. Personne n’avait pu jusqu’alors me donner une idée de sa voix grave. D’ailleurs, au téléphone, les gens se trompaient et l’appelaient Monsieur, et cela la faisait rire ».
Elle nous emmène aussi dans l’élégance du Paris du XIXe siècle et, si elle apporte autant de détails pour décrire cette sophistication, c’est aussi pour dénoncer ce qu’est devenue la capitale aujourd’hui : « Le contraste est énorme et Jeanne, qui était une enfant privilégiée, était vraiment heureuse de vivre à cette époque. Elle dit qu’à ce moment-là, Paris resplendissait. Elle aimait beaucoup tout ce qui était beau, tout ce qui était clinquant, et la nature. C’était une artiste d’un goût très sûr et, comme Renoir, elle recherchait la beauté et la gaieté. C’était aussi une femme très joyeuse ». Elle était issue d’un beau milieu social, puisque cousine de Paul Gallimard par alliance : « Oui, par sa sœur aînée. C’était une jeune femme de la bourgeoisie parisienne. Son père était médecin des chemins de fer de l’Ouest et sa mère tenait son rang en étant intéressée par tous les arts. Même si personne ne peignait dans la famille Baudot, Jeanne a toujours eu envie de peindre ».
Elle raconte aussi que, lors des déjeuners chez les Gallimard, peu importait si Jeanne Baudot n’avait que 16 ans à l’époque, les conversations étaient très libres et l’on n’avait pas peur de choquer les oreilles chastes : « C’était vraiment très libre. Paul Gallimard avait un théâtre, il connaissait beaucoup d’artistes et les invités étaient parfois extravagants. Un jour, il y a Renoir, on peut dire que c’était une fan de Renoir, elle en entendait souvent parler parce que son père était aussi le médecin de Renoir. Je n’ai jamais su pourquoi il était devenu son médecin, sans doute parce qu’ils n’habitaient pas très loin l’un de l’autre, mais elle entendait souvent parler de Renoir à la maison. Elle peignait, elle avait un professeur de dessin et de peinture, et il fallait que Renoir accepte de voir ses œuvres. Les jeunes sont toujours attirés par les nouveautés et par les gens qui font un peu scandale. À cette époque, les impressionnistes étaient très décriés et Jeanne était fascinée par Renoir. Elle avait vu des œuvres enthousiasmantes chez Gallimard, c’était la nature dans tout son éclat et cela l’attirait énormément. Elle avait envie d’avoir l’avis de Renoir sur ses petits tableaux ». D’ailleurs, elle lui demande des conseils et la réponse du maître est surprenante : « Si vous faites ce qui vous plaît, c’est que vous peignez bien… » Michèle Dassas ajoute : « Ce qui est décisif, c’est l’œil de Renoir sur ses propres œuvres. Quand elle lui montre ses premiers tableaux, Renoir l’encourage et le pacte est scellé. À partir de là, Renoir continue de l’encourager et le courant passe entre eux. Il y a un fluide entre le vieux Renoir et cette jeune fille. C’est un courant d’amitié et de complicité, c’est presque instantané ».
Michèle Dassas souligne que « c’est une biographie romancée, mais j’ai voulu respecter tous les grands événements et la vie de Jeanne. Parfois, j’avais des trous, notamment sur sa vie sentimentale. Je n’avais que quelques indices, donc j’ai romancé. J’ai également pu trouver des informations dans le journal de Julie Manet, qui était la grande amie de Jeanne et qui a tenu son journal entre 1893 et 1899. Jeanne et Julie sont deux jeunes filles, c’est juste avant le mariage de Julie, et elles se confient beaucoup, tout en étant unies par la même passion de l’art ». Pourtant, il ne se passe rien entre Renoir et Jeanne : « D’abord, il y a une grande différence d’âge. C’est une jeune fille de la bonne bourgeoisie qu’il respecte et, quand il la peint, elle est toujours habillée, avec de belles couleurs. Il ne prend jamais Jeanne pour faire des nus. Pour lui, peindre des nus, c’est comme peindre des carottes… Il y a une grande complicité et un respect mutuel. Ils rient beaucoup, ils peignent ensemble, Renoir invite Jeanne dans le Midi, il aime être en sa compagnie et c’est réciproque ».
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