La liberté de conscience. Histoire d’une notion et d’un droit.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Dominique Avon, universitaire et historien, vient de publier « La liberté de conscience. Histoire d’une notion et d’un droit », un ouvrage dans lequel il raconte l’histoire du monde à travers la liberté de conscience, avec un éclairage sur sa distinction avec la liberté religieuse. Dominique Avon est directeur d’études à l’École Pratiques des Hautes Études et directeur de l’Institut d’études de l’Islam et des sociétés du monde musulman. Il a enseigné en Égypte (1992‐1994) et a été professeur invité au Liban (2004‐2005), aux États‐Unis (2014) et en Belgique (2015). Ses recherches portent sur le fait religieux contemporain (christianisme et islam), les intellectuels et l’histoire des idées. Il a également codirigé l’IPRA (Institut du pluralisme religieux et de l’athéisme). Ce livre est intéressant et il ouvre plusieurs questions.

D’abord, l’être humain préfère-t-il se donner la possibilité de s’affranchir d’une autorité ou de s’y soumettre sans avoir la possibilité de rompre le lien ? Les Occidentaux répondraient naturellement qu’ils veulent être libres, toutefois ce n’est pas le cas partout : « Ce n’est pas le cas partout et cela n’a pas été le cas toujours en Europe. Je me suis demandé pourquoi cette notion était apparue sur ce territoire et j’ai également exploré l’histoire de la Chine, du sous-continent indien, des îles indonésiennes, du continent africain et du continent américain. Je ne voulais pas me contenter d’affirmer abruptement cette notion, car je voulais montrer pourquoi elle est apparue à ce moment-là et pas ailleurs. Jusqu’à une période très récente, et encore aujourd’hui dans certains milieux, cette notion continue d’être discutée. Par exemple, au nom de l’affirmation d’une vérité supérieure à une liberté individuelle ». Dominique Avon explique que « la liberté de conscience s’est diffusée dans l’ensemble des sociétés du monde dans le cadre de la première mondialisation qui a été la colonisation européenne et elle était acceptée ou rejetée. Elle a été d’autant plus rejetée après les indépendances, dans certaines sociétés, notamment les sociétés sous autorité musulmane, mais pas seulement. Effectivement, la liberté de conscience en matière religieuse est une liberté qui est plus difficilement accessible dans un certain nombre de sociétés du Sud. Sur la liberté de conscience sur des sujets de société. La liberté de conscience n’a jamais été absolue. Elle a toujours été limitée, comme toutes les libertés individuelles d’ailleurs, par l’ordre public et par la liberté du voisin. Aucune liberté n’a jamais été absolue. Récemment, il n’était pas possible d’invoquer la liberté de conscience, au début du confinement en France, parce que faire quelque chose qui allait à l’encontre de cette règle, au nom de sa liberté de conscience, pouvait risquer de mettre en danger la santé d’autrui ».

D’ailleurs, tout en respectant le confinement, il était parfois difficile de contester l’idée de ce confinement : « Il faut distinguer le droit et la pression sociale : vous aviez tout à fait le droit de contester l’idée du confinement, mais vous n’aviez pas le droit de mettre en danger immédiatement la santé d’autrui. Ensuite, il y a tout ce qui est accepté par un groupe humain à un moment donné et vous avez ce qui relève des réseaux médiatiques et des pratiques culturelles, et vous pouvez vous trouver dans une société où, théoriquement, vous avez la liberté de conscience, mais où il vous est difficile de vous exprimer sur certains sujets. On peut être intimidé, ou sujet à une pression sociale… » Ainsi, parfois, la pression sociale est plus forte que le droit : « Non seulement elle peut être plus forte, mais elle peut aussi conduire à transformer le droit ».

Dominique Avon est un spécialiste de l’islam qui a quelques siècles de retard sur l’Occident : peut-on penser que la liberté de conscience va apparaître progressivement dans l’islam au cours des prochains siècles ? Selon lui, « en tant qu’historien, je ne parle jamais en termes d’avance ou de retard et je suis incapable de vous dire si l’histoire a un sens. Ce qui est frappant, c’est qu’il y a 75 ans il était plus facile d’aborder certains sujets sous autorité musulmane qu’aujourd’hui. Il faut être très méfiant vis-à-vis de cette représentation d’un temps linéaire où il y aurait des personnes en avance et d’autres en retard. Il est quasiment impossible, dans des sociétés sous autorité musulmane, de revendiquer une liberté de conscience et ce droit n’existe pas, sauf quelques exceptions, comme en Turquie. Mais la pression sociale fait que ce droit est très peu appliqué ».

Le livre nous apprend qu’il y a eu de nombreux traités libéraux d’influence anglo-saxonne, signés depuis la Deuxième Guerre mondiale, sur la liberté de parole, alors que la liberté de conscience était déjà effective dans nos pays occidentaux : « À la fin des années 40, il y a eu un moment assez exceptionnel de consensus, qui est lié au drame de la Seconde Guerre mondiale, sur ces principes de libertés individuelles, dont la liberté religieuse, la liberté de conscience et la liberté de penser. La tradition libérale anglo-saxonne ne pensait les choses qu’en termes de liberté religieuse, alors que la tradition continentale européenne voyait les choses un peu différemment, en pensant cette liberté en dehors de la religion. Dans le monde arabe, parler de liberté religieuse, c’était parler uniquement de la liberté de certaines communautés religieuses, certainement pas d’autres communautés religieuses, et encore moins de ne pas être inscrit dans une communauté religieuse. Voilà pourquoi l’un des acteurs majeurs de la Déclaration universelle des droits de l’homme est un Libanais, Charles Malek, qui a dit à Eleanor Roosevelt, qui présidait le comité de rédaction : « Liberté religieuse, cela ne suffira pas. J’ai aussi besoin d’inscrire la liberté de conscience, c’est-à-dire la liberté de changer de religion ou de conviction ». Donc, il fallait aller au-delà de la liberté religieuse qui était entendue comme une liberté pour certains cultes ».

Autre enseignement : le protestantisme a été une locomotive de cette liberté de conscience en Occident. Peut-on faire un parallèle avec l’islam et le chiisme qui amène progressivement la liberté de réflexion ? En effet, « il faut souligner l’importance du protestantisme, parce que c’est au moment où la chrétienté latine s’est divisée en interne que la question s’est posée de la possibilité d’être fidèle à une autorité qui ne partageait pas sa confession. Il y a une dissociation entre l’obéissance à l’autorité politique et le partage de la confession de cette autorité politique. Le protestantisme a joué un rôle clé et, quand les autorités protestantes étaient au pouvoir, par exemple en Angleterre sous Élisabeth 1re, l’intolérance à l’égard d’autres cultes, notamment de ce qu’ils appelaient les papistes, était forte. Cependant, c’est dans le courant du protestantisme qu’un mouvement libéral s’est développé, avec un certain nombre de limites. John Locke, qui est une référence, limitait cette liberté à deux catégories de personnes : les athées et les papistes. Les athées, parce qu’ils n’avaient pas de morale, et les papistes, parce qu’ils étaient fidèles à une autorité extra-nationale. Ce qui est intéressant, dans le rapport entre les sunnites et les chiites, c’est que dans certaines sociétés la question de l’altérité intra-confessionnelle se pose. Il s’agit d’accepter l’autre musulman, de la même manière que l’autre chrétien. Dans le droit musulman, vous n’avez pas de place pour l’autre musulman : vous avez une place pour celui qui n’est pas musulman, mais vous n’avez pas de place pour l’autre musulman... C’est donc une vraie question qui est posée aux sociétés sous autorité musulmane. C’est la même chose en Iran, qui est majoritairement chiite. Il n’y a pas de place officielle pour la reconnaissance du sunnisme : c’est une place de fait, parce qu’il constitue une minorité agissante, qui peut faire basculer des majorités dans des régions du sud de l’Iran, mais ce n’est pas une reconnaissance juridique ».

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