Et si l’effondrement avait déjà eu lieu. L’étrange défaite de nos croyances.
LITTÉRATURE
L’intellectuel Roland Gori évoque son dernier livre « Et si l’effondrement avait déjà eu lieu. L’étrange défaite de nos croyances ». Roland Gori est psychanalyste, professeur honoraire de psychopathologie à Aix-Marseille-Université et président de l’Association Appel des Appels. Politiquement, il est la personnalité qui a conduit l’appel des 1000 intellectuels, publié dans L’Humanité en 2012, engageant à voter pour Jean-Luc Mélenchon. Il a publié une vingtaine d’ouvrages dont « Comprendre le moment Macron », « La Dignité de penser », « L’Individu Ingouvernable », « Faut-il renoncer à la liberté pour être heureux ? », « Un Monde sans Esprit » et « La Fabrique des imposteurs ».
Dans l’entretien qu’il nous a accordé, il aborde la question des libertés individuelles : « Nous sommes dans un système de gestion prédictive des populations par le vecteur des nouvelles technologies : je fais allusion aux capteurs de température, aux drones, à la vidéosurveillance et à tous ces instruments qui permettent d’éviter la propagation des maladies ou les actes de malveillance ou de terrorisme. Je ne peux pas dire que le gouvernement Macron soit un gouvernement de gauche, c’est plutôt un gouvernement bonapartiste, mâtiné de technocratie, avec une rhétorique de propagande humaniste qui est contredite systématiquement par les actes législatifs. Cependant, il convient de constater que ce pouvoir suscite des résistances désordonnées, c’est quelque chose qui est de l’ordre de la multitude, mais nous n’avons pas des mouvements de gauche constitués qui puissent se présenter comme des alternatives crédibles. C’est la même chose pour la droite, d’ailleurs. Emmanuel Macron a su surfer sur un désir de changement et de dégagisme de la part de populations qui se sont trouvées orphelines de la confiance qu’elles auraient pu avoir à l’égard de mouvements de gauche ou de droite. Les partis de gauche avaient un discours social-démocrate, alors qu’ils ont eu une pratique sociale libérale, donc il y a eu un discrédit de la parole. Idem à droite, avec l’affaire Fillon qui a laissé penser que celui qui nous promettait des larmes et du sang semblait avoir une pratique inverse. Face à ce discrédit, quelqu’un s’est présenté comme neuf et, de manière tout à fait opportuniste, est apparu comme le rénovateur. Sauf que, comme le disait Machiavel, celui que la fortune a servi pour conquérir le pouvoir, constate que les difficultés commencent lorsqu’il s’agit de le conserver... Aujourd’hui, ce qui est en train de se passer est extrêmement préoccupant. On se trouve face à une contradiction majeure au sein de nos démocraties : faut-il choisir entre la sécurité, qui est la part mineure du bonheur, mais essentielle quand même, ou la liberté ? La tentation extrêmement dangereuse aujourd’hui est de choisir la solution technique, celle que les sociétés ont toujours choisie quand elles étaient dans l’impasse. La question est : voulez-vous être protégés du Covid-19, des terroristes et des criminels en renonçant à votre liberté, ou tenez-vous à tout prix à votre liberté dans l’espace public ? En plus, on arrive à fabriquer des brigades sanitaires qui font irruption dans l’espace privé. »
Son nouveau livre s’intitule « Et si l’effondrement avait déjà eu lieu ». Beaucoup de gens travaillent sur cette question et, si l’on parle d’effondrement, cela veut dire que rien ne sera comme avant. Donc, il ne faut pas croire que nous allons retrouver le modèle des Trente Glorieuses : « Un certain nombre de gens ont raison, car les données sur le réchauffement climatique ou le risque d’une catastrophe nucléaire sont exactes. On parle de l’extinction des espèces et de la pollution, tout cela est vrai, mais je ne me place pas de ce point de vue. Je me demande pourquoi il y a tous ces discours apocalyptiques en ce moment. Pour moi, c’est un symptôme, ces gens craignent de voir surgir dans un futur proche ce qui en réalité a déjà eu lieu. L’effondrement des catégories avec lesquelles nous pouvons penser le monde d’une manière forte s’est déjà produit. Nous sommes prisonniers d’un mode de pensée dont le langage s’avère totalement obsolète, comme production, compétition, concurrence, sélection ou évolution… C’est un langage zombie pour rendre compte du monde et cela ne va pas, car, sans le savoir, nous sommes toujours prisonniers d’un langage qui nous provient de la fin du XIXe siècle et qui nous a conduits dans le mur, à ne pas prévoir ce qui est arrivé, comme les guerres mondiales ou la catastrophe de la pandémie ».
Mais l’homme n’est-il pas programmé naturellement pour s’inscrire dans ce schéma de pensée ? Pour Roland Gori : « Nous sommes prisonniers d’une notion théologique. D’ailleurs, les religions se sont converties dans les idéologies, elles ont continué à les traverser, aucune catégorie sociale ou aucune catégorie scientifique n’est exempte d’une catégorie religieuse qui l’a précédée. La notion de progrès est très importante dans notre modernité. Cette notion nous aveugle dans le diagnostic des problèmes du présent et elle nous aveugle aussi à pouvoir penser l’avenir avec des catégories adéquates. Il faut toujours écouter les poètes. Ils sont beaucoup plus savants que ces experts que l’on voit défiler à la télévision. Baudelaire disait que la croyance au progrès est une doctrine de paresseux. C’est très intéressant, parce que Baudelaire est sans doute celui qui a le mieux défini la modernité en disant que le moderne c’est le fugitif, le contingent et le transitoire. Il y a un point qui est extrêmement important, c’est que la modernité se trouve face à une discordance des temps et l’on ne sait plus accorder le présent à la tradition du passé et au projet de l’avenir. C’est la souffrance fondamentale du moderne. Du coup, ce moderne se retrouve pris dans différentes illusions de perspectives, comme l’illusion de pouvoir revenir à l’avant : on a vu cela avec les mouvements djihadistes qui voulaient revenir au temps du prophète, en vivant comme à l’origine. Cette espèce de discours nostalgique alimente, comme le disait Cioran, toute pensée réactionnaire. Cette illusion de perspective accrédite la thèse selon laquelle on pourrait revenir aux origines pour refonder quelque chose. »
Roland Gori définit cette différence idéologique qui existe depuis des décennies entre les conservateurs et les progressistes : est-ce aussi ce qui caractérise le débat droite-gauche ? « Ceux que l’on appelle les progressistes, ce sont aussi des modernes qui sont pris dans la mode, dans la fascination pour l’instant suivant, et c’est aussi une illusion. Pourtant, être à la mode, c’est toujours être en retard... En gros, on pense le présent à partir d’un point de mire qui est celui de l’avenir, mais c’est une illusion. Le transhumanisme est une façon d’envisager le présent du point de vue de l’avenir où l’homme serait totalement accouplé à la machine. Vous avez l’illusion perspective de la pensée réactionnaire qui est de revenir aux origines et vous avez une pensée qui se croit progressiste parce qu’elle est prise dans l’illusion d’une valeur zombie qui s’appelle le progrès. Le vrai progrès, c’est de pouvoir se soustraire à l’illusion du progrès. Orwell disait : « Quand on me parle de progrès, je demande toujours s’il me rend plus humain ou moins humain ». La modernité nous met face à une fracture de notre rapport au temps, qui nous conduit à des positions réactionnaires ou des positions progressistes, mais qui sont des illusions, de par notre incapacité à repenser le passé, sans tomber dans la réaction, pour pouvoir éclairer le présent et l’avenir. Ces mouvements progressistes traversent la droite comme la gauche et on ne peut pas les assigner à une résidence spatiale. »
Lorsque l’on entend les membres du gouvernement, leur discours vise à nous faire croire que tout va redevenir comme avant, sur les mêmes rails et dans la même direction… Pour Roland Gori, « c’est la dégradation de la fonction du langage dans les discours politiques et c’est la raison pour laquelle les gens font de moins en moins confiance aux hommes politiques. Ils sont dans une fonction de communication, dans le verbiage. Mais ce ne sont pas les seuls, nous avons aussi les hommes politiques que nous méritons, c’est terrifiant ! Sur la notion de liberté qui guide notre conversation, vous savez que je me réfère beaucoup à Hannah Arendt qui dit que la liberté requiert la présence d’autrui. La liberté, ce n’est pas simplement une autonomie individualiste, cette forme d’autisme politique et social conduit dans le mur. La liberté suppose que l’on puisse parler et écouter l’autre, entendre ses arguments et modifier ses positions. C’est à mon avis le drame d’Emmanuel Macron, qui a plein de qualités, mais il a un énorme défaut, c’est qu’il manque de véritable empathie, je ne dis pas de sympathie, c’est-à-dire la possibilité de se mettre à la place de l’autre sans cesser d’être soi-même. Si vous regardez un certain nombre de débats avec Emmanuel Macron, il dit toujours « non ». C’est un geste oratoire qui lui fait refuser d’entrée de jeu le point de vue de l’autre pour le persuader et le convaincre. Ses arguments ne tiennent donc pas compte de la position de l’autre. Sur la question de l’hôpital, on va voir une nouvelle fois si ses magnifiques promesses vont le conduire à modifier une politique qui n’est rien d’autre que la réminiscence des réformes Thatcher. »
Validez le formulaire ci-dessous
Tarif valable jusqu'au 28/02/2027 sous réserve de variation du taux de TVA.
L'Hebdo Bourse Plus sort un numéro double fin juillet et ne paraît pas en août.
Les paiements sur notre site sont sécurisés et traités par Stripe, un prestataire de paiement en ligne de confiance. Vos informations de paiement sont protégées par des protocoles de sécurité de pointe, garantissant une expérience d'achat sûre et sécurisée. Vos données sont protégées par le chiffrement TLS et la tokenisation. Stripe est certifié conforme aux normes de sécurité PCI DSS.