Covid-19 et après ? 10 commandements pour un Nouveau contrat humaniste et durable.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

L’ancien ministre de Nicolas Sarkozy a rédigé un livre avec Bernard Chaussegros, expert judiciaire, sur le monde d’après. Il y préconise une nouvelle forme de démocratie, impliquant des citoyens tirés au sort qui siégeraient avec les sénateurs, une nouvelle gouvernance qui laisserait moins de place à l’influence des hauts fonctionnaires, un nouveau mode d’organisation favorisant le télétravail, la mise en place d’une grande opération de capitalisme populaire pour que les Français investissent dans les sociétés stratégiques et, par ailleurs, l’instauration du revenu universel sans conditions. Frédéric Lefebvre est ancien député et ancien ministre. Il est aujourd’hui proche d’Emmanuel Macron avec lequel il échange fréquemment.

Selon lui, « cette crise inédite a été l’occasion d’une remise en question pour chacun d’entre nous. Ce sentiment d’avoir autour de soi des gens qui sont atteints, car il est assez rare de ne pas avoir eu une personne qui n’ait pas été frappée, c’est quelque chose que beaucoup de gens n’ont jamais connu. En même temps, on s’est retrouvé dans une situation où le confinement nous amenait à réfléchir. Nous avons réfléchi sur nos modes de consommation, sur le bonheur de se retrouver en famille, d’arrêter le temps, et sur les difficultés professionnelles. Je suis un défenseur, depuis très longtemps, du télétravail. François Fillon s’était moqué de moi à une époque... Or, on a pu observer que ce mode de travail s’est imposé comme un nouveau mode d’organisation. Le monde d’après ne sera nécessairement pas le même que le monde d’avant, mais la crainte qui est la mienne, c’est que tout ce qui ne fonctionne pas redevienne exactement comme avant. On voit bien qu’il y a des gens qui ont eu plus de difficultés et qui ont été moins protégés pendant cette crise et il faut penser à eux. D’ailleurs, ce sont les gens que l’on entend le moins, et qui revendiquent le moins dans la rue, qui sont les plus impactés. Sur des choses plus concrètes, chacun d’entre nous a pu mesurer que nous étions dépendants de la mondialisation au point que sur un certain nombre de produits vitaux, nous n’étions pas en capacité de les offrir à notre population. Tout le monde a vu que notre système de santé est totalement sur-administré. Je suis fils de médecin, j’ai connu l’hôpital il y a vingt ans, je sais comment l’hôpital fonctionne aujourd’hui, et j’ai vu comme tout le monde la dégradation de notre système de santé. Ce n’est pas le fruit d’une politique menée par tel ou tel depuis un an, cinq ou dix ans, car c’est une dégradation qui date de plus de vingt ans. »

Il ajoute, à destination des lecteurs de L’Hebdo-Bourseplus : « Les choix qui ont été faits tournent le dos à des évidences. Pour de nombreux acteurs économiques, cela ne peut pas redevenir comme avant, de la même façon que, sur la gouvernance de notre pays, nous faisons des propositions qui sont innovantes. Je connais bien les États-Unis, j’ai été député aux États-Unis et au Canada, où j’ai beaucoup d’attaches, et il y a quelque chose que l’on appelle le « spoil system », qui est exactement l’inverse de notre système de l’énarchie française, cette caste qui pilote les grandes administrations, les banques et les grandes entreprises et qui, en réalité, dirige tout. Aux États-Unis, quand un pouvoir gagne les élections, il change les têtes de l’administration et c’est lui qui va vraiment diriger le pays. Je pense qu’il faut retrouver dans l’organisation de notre gouvernance le temps long cher au général de Gaulle, en se projetant dans l’avenir, avec un nouveau contrat humaniste et durable. Il faut protéger notre planète et développer la prévention. Donc, je propose une gouvernance avec des commissaires généraux qui ne doivent pas être des hauts fonctionnaires, mais des gens qui ont déjà une expérience dans la vie, dans le monde associatif, dans le monde économique et qui seront des intermédiaires entre le pouvoir politique et l’administration, mais qui, en même temps, feront ce que ne font pas les administrations qui sont dans l’immédiateté en permanence, c’est-à-dire réfléchir aux grandes stratégies sur un temps long ».

Par ailleurs, sur le plan économique, « j’ai voulu m’inscrire dans une logique différente en prônant le capitalisme populaire. C’est important, parce qu’il faut que nous soyons tous actionnaires, avec un revenu assuré, on parle de 2%, avec aussi un système d’intéressement en fonction de ce que rapporteront les choix d’investissements qui seront faits par le gouvernement. On sait très bien que dans beaucoup de choix industriels faits par le passé, il y a de l’argent qui rentre dans les caisses de l’État : eh bien, cette fois-ci, cela irait vers les actionnaires français qui décideraient de mobiliser une partie de leur épargne. Il y a des milliers de milliards d’épargne en France et l’objectif serait de mobiliser 100 à 150 milliards. Le Nouveau contrat social, c’est Rousseau. Dans ce nouveau contrat humaniste et durable, il y a cette idée qu’il est temps de sortir de la sur-administration ». Frédéric Lefebvre défend ce concept de capitalisme populaire qui est en contradiction avec le discours que l’on entend actuellement de la part du gouvernement qui tombe dans ce piège sur la question des dividendes. En effet, quand l’État aide une entreprise, il y a toujours un ministre qui demande que celle-ci ne verse pas des dividendes…

L’ancien ministre souligne : « Je suis dans la logique des dividendes que je défends depuis toujours, je suis dans la logique de l’actionnariat populaire, je suis dans la logique de la défense des actionnaires, parce qu’il n’y a pas d’activité économique s’il n’y a pas, à un moment ou à un autre, des hommes et des femmes qui mobilisent de l’argent. C’est une rupture très forte avec les politiques du passé ». Par exemple, « comme nous avons en France des gens qui sont en situation d’épargner, alors proposons-leur de se mobiliser, avec une rémunération, pour aider un secteur d’activité. Par exemple, quand on parle de culture, on voit bien que nous vivons avec des entreprises qui ne sont pas françaises, on a tous vécu avec Amazon, Facebook, Twitter et autres. Cette rupture est essentielle et je pense qu’il y a une prise de conscience. Je vois qu’il y a les plans convenus de relance qui sont annoncés par les partis politiques, avec les vieilles rengaines. On a l’impression qu’il n’y a pas d’imagination et que les gens n’ont pas compris qu’il s’était passé quelque chose. Je souhaite qu’il y ait un vrai débat. »

Il défend également ce concept de prévention face à la course aux profits, aux réductions de la dépense, souvent sur des questions essentielles, en prétextant que l’innovation nous oblige à le faire : « C’est pour cela qu’il faut des gens qui réfléchissent au temps long et qui prennent le temps de s’extraire de l’immédiateté de la vie politique, économique et culturelle. Sur la question des données, il faut regarder ce qui se fait dans un certain nombre d’autres pays. C’est notre ADN aujourd’hui. En échange de la gratuité d’un certain nombre de services, on donne de nous-mêmes, avec des informations essentielles et stratégiques, tout cela à des grandes entreprises, qui les exploitent sans que les citoyens ou les États en reçoivent la moindre rémunération, et qui sont stockées dans des endroits qui ne sont pas nécessairement en sécurité. En Chine, par exemple, comme dans les pays où l’on était moins libre qu’en France, la manière d’appréhender la lutte contre le virus était beaucoup plus opérationnelle et efficace que dans un pays où l’on s’est habitué à une liberté totale et où il est extrêmement difficile de recréer un cadre, des règles et des obligations. On ne peut pas analyser cela sans aborder la question des données et c’est quelque chose d’essentiel pour l’intérêt national. Autre sujet : sur la question de l’alimentation, on voit que les endroits qui ont été les plus frappés sont ceux où il y a la plus grande promiscuité. Notre industrie agroalimentaire produit avec une course aux plus bas prix, qui se fait d’ailleurs sur le dos de nos agriculteurs, avec une clientèle qui n’a pas d’autre solution pour se nourrir que de consommer ces produits, aux États-Unis comme en France. Donc, il n’est pas étonnant que ce soient ces gens-là qui développent le plus de maladies cardio-vasculaires, d’obésité ou de cancers. Ces populations ont vu le virus circuler plus activement qu’ailleurs, mais en même temps ces populations étaient les plus fragilisées. Il y a des logiques nouvelles qui sont absolument essentielles pour développer un pays de manière équilibrée et pour remettre à l’endroit un certain nombre de dysfonctionnements.

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