Il faut achever l’Europe.
LITTÉRATURE
Jean Quatremer est écrivain, journaliste à Libération et rédacteur du blog « Coulisses de Bruxelles ». Il a une nouvelle fois fait parler de lui en se prononçant contre le confinement de la population et en écrivant sur Tweeter : « C’est dingue quand on y songe : plonger le monde dans la plus grave récession depuis la Seconde Guerre mondiale pour une pandémie qui a tué pour l’instant moins de 100 000 personnes (sans parler de leur âge avancé) dans un monde de 7 milliards d’habitants. » Cette remarque a pu choquer, toutefois elle n’est guère surprenante lorsque l’on connaît le franc-parler du journaliste de Libé ! Jean Quatremer, qui est un fédéraliste convaincu, est aussi l’auteur des livres « Les salauds de l’Europe » (Calmann-Lévy) et « Il faut achever l’Europe » (Calmann-Lévy). Avec la crise économique qui s’annonce, conséquence directe du confinement, l’Europe se retrouve fragilisée et pourrait bien imploser.
Jean Quatremer nous livre son analyse : « Si l’on ne va pas plus loin dans la construction communautaire, l’euro sera condamné à terme. Il faut arriver à un fédéralisme européen en mettant en place une union de transfert, une vraie solidarité financière entre les riches et les moins riches, entre les forts et les faibles. Sinon, notre monnaie commune n’y survivra pas ». Ce rêve n’est-il pas en train de voler en éclats ? Il y a eu le Brexit, mais aussi récemment la décision de la cour constitutionnelle allemande de demander des comptes à la BCE sur un programme d’achat de titres publics. Il existe en Allemagne un lobby de plus en plus fort de gens qui ne veulent plus payer pour les pays du Club Med…
Jean Quatremer explique que « l’Euro est en danger. Lors de la crise de 2010, la zone euro a subi un choc asymétrique. C’était un choc de défiance qui a touché un certain nombre de pays qui s’étaient endettés au-delà du raisonnable, sans avoir les moyens de rembourser, puisque l’endettement des Grecs ne visait pas à faire des dépenses d’investissement, mais à entretenir la demande, pour augmenter les salaires et les retraites, sans gain de compétitivité. C’est comme un banquier : vous empruntez de l’argent et, un jour, il s’inquiète de votre capacité de remboursement. C’est ce qui s’est passé avec la Grèce et un certain nombre d’autres pays. Les pays du Nord ont refusé de payer pour les pays du Sud parce qu’ils estimaient qu’ils ne pouvaient pas contrôler les pouvoirs publics grecs, portugais ou espagnols. Cela n’existe nulle part de transférer de l’argent sans contrôle. C’est là-dessus qu’il y a eu la crise de la zone euro. Si nous étions dans une fédération, vous auriez eu un pouvoir fédéral, élu par l’ensemble des citoyens européens, un budget fédéral, et ce budget fédéral aurait pu aider un pays ou une région touchée par une crise. Cela n’existait pas. Il a fallu se mettre d’accord. Les transferts ont eu lieu, mais avec certaines conditions. Les États doivent redresser leurs comptes publics pour que les Grecs, les Espagnols et les Portugais puissent rembourser les sommes qu’ils ont empruntées. Aujourd’hui, la crise est d’une nature tout à fait différente, puisque cela touche tous les pays européens, qu’ils aient bien ou mal géré leurs comptes. Mais les dépenses de reconstruction vont creuser les déficits et faire exploser les niveaux d’endettement des différents États. Il y a des États qui vont pouvoir se reconstruire seuls, comme l’Allemagne et les Pays-Bas, alors que d’autres ne vont pas pouvoir le faire parce qu’au bout d’un moment les marchés risquent d’exiger des taux d’intérêt insupportables. À ce moment-là, les divergences économiques vont s’accroître et ce sera un éclatement de la zone euro. Ce qui se joue aujourd’hui, c’est la mutualisation, au moins partielle, des dépenses entraînées par la crise du Coronavirus. Est-ce que les États du Nord qui sont en bonne santé financière sont prêts à mutualiser la dette qui va naître à l’issue de cette crise ? Pour l’instant, ce n’est pas le cas puisque l’Allemagne, l’Autriche, la Finlande ou les Pays-Bas refusent totalement une telle mutualisation de la dette. Si cela ne se fait pas, pour moi ce sera la fin de l’euro. Là-dessus, intervient effectivement l’arrêt de la cour constitutionnelle de Karlsruhe qui remet en cause la politique de la Banque centrale européenne, le seul organe fédéral de la zone euro. Et c’est gravissime ! Vous avez une cour locale qui remet en cause une institution fédérale, car elle accuse la BCE de mener une politique monétaire qui vise certes au bien-être de l’ensemble de la zone euro mais qui, pour le coup, nuit à l’Allemagne, aux épargnants allemands et aux retraités allemands puisque les taux d’intérêt sont à zéro. Donc, on est en train d’euthanasier les rentiers au profit des travailleurs. Si les Allemands ne disent pas clairement qu’ils sont engagés en Europe, en modifiant en conséquence leurs lois fondamentales, on va droit dans le mur ».
Comment sortir de la crise ? Pour Jean Quatremer, « l’Europe pourrait en sortir renforcée, avec une mutualisation des dettes, une vraie solidarité financière, un vrai sens de l’intérêt commun, avec les plus riches qui acceptent de payer pour les plus pauvres, Jean Monnet aura eu raison en disant que l’Europe naîtra des crises et sera la somme des solutions... Mais on peut aussi avoir un refus des pays du Nord de payer, un égoïsme national, parce qu’un certain nombre de pays n’ont pas géré la crise comme les pays du Sud. 80 % de l’appareil économique de l’Allemagne a continué à fonctionner, contre 60 % en France. Résultat : la récession qui s’annonce en France va être beaucoup plus violente qu’en Allemagne. Les Allemands pourraient dire qu’ils ont géré de façon rationnelle cette pandémie, sans mettre à l’arrêt leur économie et sans confiner la population, donc cela montre qu’ils ont eu raison et que les pays du Sud sont des grands enfants incapables d’affronter de façon rationnelle une crise de cette nature... Mais les Allemands ou les Néerlandais vont vite prendre conscience que si les divergences économiques sont plus fortes, les pays du Sud auront la tentation économique de rétablir des barrières aux échanges. Si les entreprises françaises font faillite les unes après les autres, on ne va pas s’amuser à se laisser concurrencer par des marchandises allemandes qui rentreraient sur notre territoire sans droits de douane. L’euro bénéficie à l’Allemagne, parce que l’Allemagne profite de la sous-évaluation de l’euro pour réaliser des excédents commerciaux absolument fabuleux. Si, demain, c’est le retour du Deutsche Mark, il sera réévalué de 30 à 40 % par rapport à l’euro et les Allemands pourront dire adieu à leur excédent commercial. Alors, peut-être que cette crise va leur faire prendre conscience de leur interdépendance profonde à l’égard de leurs partenaires européens. La violence du choc est devant nous et peut-être que l’on comprendra que l’on s’en sortira seulement ensemble. Si l’on assiste à un éclatement de l’Europe, je ne vous dis pas ce que seront les conséquences géopolitiques ! L’Allemagne se retrouvera accusée par ses partenaires du Sud d’être responsable de la fin du rêve européen et elle se retrouvera dans la situation qui était la sienne avant la Seconde Guerre mondiale, entourée de pays qui la détestent. Et, dans dix ou trente ans, cela pourrait très bien déboucher sur des conflits majeurs. Mais, encore une fois, le pire n’est pas le plus certain. Il faut avoir le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté ! »
Revenons au confinement et ses conséquences. Aucune directive européenne n’impose le zéro risque sur tout. Donc, en France, la trouille des politiques, avec cette méthode drastique du confinement, relève surtout de la peur de se retrouver avec une affaire comme le sang contaminé et la responsabilité de Jacques Chirac avec son principe de précaution : « Le principe de précaution, avec le droit de retrait, a sans doute fait perdre de vue aux citoyens que la vie est une maladie mortelle sexuellement transmissible, comme le disait Woody Allen... Les médias ont joué un rôle délétère dans cette peur panique. C’est ce que je dénonce le plus : les médias audiovisuels en ont rajouté dans la panique des citoyens. Très rapidement, il est apparu que seules certaines régions étaient touchées et que la maladie était mortelle pour les gens qui avaient plus de 70 ans avec des comorbidités. On aurait très bien pu prendre des mesures ciblées de protection de ces populations, notamment les personnes âgées qui sont dans des maisons de retraite, qui sont souvent des mouroirs et que l’on a laissées sans protection. En essayant de protéger les plus âgés, on a sacrifié les jeunes générations sans réfléchir et c’est un choix qui aurait dû être soumis à discussion. On a toujours tendance à sacrifier les jeunes. Dans les guerres, ce sont les vieux généraux qui envoient au front des gamins de vingt ans. Et là, on a fait la même chose ! D’ailleurs, l’Afrique, qui est un continent extrêmement jeune, n’a pas été touchée, alors que l’on avait annoncé une catastrophe sanitaire. On aurait dû ne pas mettre à l’arrêt l’ensemble de l’économie. Résultat : aujourd’hui, les jeunes ont une peur panique de cette maladie, qui est moins mortelle pour eux qu’une grippe saisonnière contre laquelle ils ne se vaccinent pas ! C’est à cause des Français que la rougeole a refait son apparition en Occident. Il n’y a pas eu de débat. On a confiné à la chinoise, sans se poser la moindre question sur les effets de ce confinement. Une récession, ce n’est pas simplement la perte d’un emploi ou d’un salaire. C’est la perte d’avoir la possibilité de se nourrir, de se loger et d’élever ses enfants, mais c’est aussi toutes les maladies induites par le chômage, car on estime qu’en France chaque année 14 000 personnes meurent de maladies liées au chômage. Quand vous êtes chômeur, vous êtes dépressif, vous vous nourrissez mal, vous ne vous faites pas dépister, vous fumez, vous buvez... Et vous mourez… Cela se passe depuis les années 70, dans la plus parfaite indifférence des Français ! »
Enfin, on peut aussi s’interroger sur le faible intérêt des Français pour la question des libertés individuelles : « À Bordeaux, 70 % des appels à la police étaient pour dénoncer des voisins... Même les policiers ont dû communiquer pour dire qu’ils ne pouvaient pas vérifier toutes les dénonciations... Sans compter les effets sur le voisinage dans les mois qui viennent. La comparaison que vous faites avec la Seconde Guerre mondiale devrait nous faire réfléchir et nous montrer à quel point nous n’apprenons pas les leçons de l’histoire. D’abord, il y a eu la panique. On a dévalisé les supermarchés et on s’est approvisionné avec des centaines de rouleaux de papier toilette. Ensuite, face à l’ennemi désigné par le président de la République, il y a eu la fuite, avec 20 % des Parisiens qui sont partis dans leur résidence secondaire. Enfin, il y a eu la dénonciation sur le thème « Nous sommes des bons citoyens et nous devons dénoncer ceux qui nous mettent en danger ». C’est complètement fou ! Ce sont les mêmes réactions qui ont eu lieu en 1940 et, maintenant, il faut savoir qui l’on va raser ! Je pense que les journalistes sont des cibles toutes désignées... Il faut dire que l’État a une responsabilité, car le président de la République a employé le terme de guerre, en proclamant un état d’urgence sanitaire, en confisquant l’ensemble des libertés publiques, en mettant en congé le parlement et la justice, avec la police qui a été chargée d’interpréter des infractions qui ont été définies d’une façon très vague... Qu’est-ce qu’un bien de première nécessité ? C’est pour cette raison que j’ai dit que pendant la période d’état d’urgence sanitaire, nous sommes dans un état d’exception, la démocratie cesse de fonctionner, donc c’est un État dictatorial. Tout cela alors que l’Allemagne, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas ou la Suède n’ont pas pris de telles mesures ».
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