Il faut taxer la spéculation financière.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

L’économiste et mathématicien Ivar Ekeland, qui a formé des milliers de spécialistes en ingénierie financière, vient de nous accorder un entretien exclusif dans lequel il défend l’idée de taxer les transactions financières. En effet, l’industrie financière a rendu la spéculation accessible à tous, en comptant sur la « sagesse des foules » pour réguler les marchés. Mais, parallèlement, elle s’ingénie à prévoir le comportement des spéculateurs, en misant sur des événements qui frisent parfois l’hystérie collective, et en cherchant à mettre à profit la « folie des foules ». Comme il est quasiment impossible de distinguer le bon du mauvais spéculateur, Ivar Ekeland et Jean-Charles Rochet préconisent d’instaurer une taxe universelle sur l’ensemble des transactions financières, qui pourrait rapporter aux États 15 à 20 fois plus que l’improbable TTF (taxe sur les transactions financières). Ivar Ekeland est mathématicien et économiste, il a présidé l’Université Paris-Dauphine. Jean Charles Rochet est professeur d’économie à l’Université de Genève. Spécialiste de l’économie bancaire, il enseigne à la Toulouse School of Economics.

Ivar Ekeland explique sa démarche : « Nous proposons une solution pour le financement d’une transition qui va nécessairement avoir lieu. La spéculation, d’une manière générale, c’est acheter quelque chose dans le but, non pas de l’utiliser soi-même, mais de le revendre plus cher. C’est une définition très générale et c’est quelque chose de très répandu. On peut dire qu’un honnête commerçant achète pour revendre, c’est très bien. Mais vous pouvez aussi acheter un terrain pour le revendre beaucoup plus cher plus tard, c’est moins bien. Vous pouvez aussi profiter d’une crise, comme celle du coronavirus, pour garder en réserve des médicaments et les revendre très cher, ce qui n’est pas bien du tout... La spéculation financière est celle qui se déroule sur les marchés financiers, c’est-à-dire celle qui concerne uniquement les titres financiers. Cela mobilise des sommes considérables et il n’est pas du tout clair que cela soit utile. La position que nous avons, avec mon collègue Jean-Charles Rochet, c’est que toutes ces nuances peuvent se comparer à la vitesse sur les routes : il faut bien se déplacer, mais si l’on va trop lentement, ce n’est pas bien et si l’on va trop vite, ce n’est pas bien non plus. Donc il faut régler cela. Il y a une manière de régler cela, c’est taxer les transactions. Nous avons beaucoup réfléchi sur ces questions et nous sommes arrivés à la conclusion qu’il est très difficile de distinguer la bonne spéculation de la mauvaise spéculation ».

Par exemple, si j’achète un terrain, si je le nettoie ou le dépollue et si je le revends plus cher, ce n’est pas de la mauvaise spéculation : « C’est légitime, parce que c’est le fruit de votre travail. Par contre, regardez ce qui s’est passé récemment sur les marchés financiers. Ils ont perdu 30 % en quelques mois et on peut s’interroger sur la provenance de cet argent et sa destination. Cet argent n’était pas la récompense de quelque chose. Ces gens s’imaginaient être très riches, parce qu’ils pensaient que quelqu’un d’autre leur rachèterait leur portefeuille d’actions. Finalement, cette personne ne s’est pas présentée et le marché s’est effondré. Cela ne correspond pas à une réalité ou à un travail. Les bulles financières se développent et tombent. On dit parfois « Votre argent travaille pour vous », c’est faux, l’argent ne travaille pas : l’argent grossit parce que des gens pensent que d’autres vont leur racheter leurs actions. Mais, le jour où c’est terminé, cela ne vaut plus rien. Regardez l’action Amazon qui valait 2000 dollars l’année dernière, cette action n’a jamais rapporté le moindre dividende à qui que ce soit. Les gens qui achètent l’action Amazon savent qu’ils ne toucheront pas de dividendes, mais ils spéculent sur le fait que quelqu’un d’autre leur rachètera leurs titres. Nous abordons maintenant la question des paiements. Tous les paiements se font maintenant via des banques. Vous avez un revenu que vous recevez et que vous dépensez, donc les paiements représentent à peu près deux fois les revenus dans les transactions de banque à banque. À l’échelle du pays, les paiements devraient représenter deux fois le PIB si cela correspondait à des transactions réelles, mais il se trouve que c’est 100 fois, parce que ce sont des transactions financières. Dans une même journée, les banques peuvent acheter et revendre le même produit 50 fois, puisque les transactions se font à la milliseconde. La spéculation financière se fait de nos jours à une échelle industrielle. Notre idée, comme on ne peut pas distinguer la bonne spéculation de la mauvaise spéculation, c’est de taxer tous les paiements de manière très faible. Nous proposons un taux de 0,4 % pour tout le monde, qui serait facile à prélever. Cela aurait des conséquences pour tous les individus. Pour chaque personne, cela représenterait 0,4 % des revenus, mais, pour les spéculateurs, ce serait des sommes considérables. C’est une taxe qui pèserait peu chez les particuliers et chez les personnes qui dépensent peu, mais qui pèserait sur les gens qui se servent des marchés financiers de manière considérable ».

Donc, si vous achetez votre panier de courses 100 euros avec votre carte bancaire, on va vous prendre 4 centimes, mais si vous réglez en espèces, on ne vous prendra rien… N’est-ce pas un problème ? Pour Ivar Ekeland : « Non, parce que la banque taxera les 100 euros que vous retirerez au distributeur automatique... Vous voyez, c’est très simple à prélever, c’est automatique. Le percepteur n’a même plus de métier. Dès qu’il y a un mouvement dans un compte en banque, la banque prend 0,4 %. Si quelqu’un achète 1000 euros d’actions avec des ventes et des achats 20 fois dans la même journée, il paiera 20 fois 0,4 %, c’est-à-dire 8 % de la somme totale. Donc, cela va le ralentir, c’est le but de l’opération. Cela fera automatiquement la différence entre la bonne et la mauvaise spéculation. Je ne vois pas l’utilité sociale qu’il peut y avoir à acheter et revendre le même portefeuille dans la même journée. La philosophie générale est de ralentir la mauvaise spéculation, qui est aujourd’hui devenue complètement effrénée ».

Ce système de taxation peut-il contribuer à faire baisser le pourcentage de TVA qui concerne ce qui a été produit ? Ivar Ekeland rappelle que « les banques et les financiers ne paient pas la TVA. C’est très curieux dans le système fiscal français : tout le monde paie la TVA, sauf les banques. Cette idée de taxe ne vient pas de moi, c’est un économiste américain qui l’a émise, et je vous signale qu’elle est en pratique au Brésil ou en Colombie. L’idée de base était de remplacer tous les impôts par cette taxe. Les calculs disaient que cela remplacerait largement l’impôt sur le revenu. Maintenant, il vaut mieux commencer petit et augmenter progressivement, en analysant les faits. En France, la spéculation représenterait 100 fois le PIB, mais quand les spéculateurs auront compris cela, ils vont ralentir, donc cela rapportera moins ». Mais, si les spéculateurs deviennent vertueux, la taxe ne rapportera presque plus rien : « C’est quand même le but recherché ! II faut diminuer l’impact de ces bulles qui gonflent et qui s’écrasent. Les gens vont toujours acheter et revendre, on ne sera plus à 100 fois le PIB et, à partir d’un certain seuil, on pourra réviser le montant de la taxe. Nous proposons aussi que cette taxe soit redistributive ». Cependant, pour que cela fonctionne, il faudrait que cette taxe soit appliquée par tous les pays du monde : « Il y a une volonté politique. En Grande-Bretagne, si vous achetez ou si vous vendez une action, où que vous soyez dans le monde, vous payez une taxe au Trésor britannique. Cela existe depuis longtemps. Pour les entreprises raisonnables, ce n’est pas grand-chose. Cela n’a pas du tout entraîné une fuite des entreprises britanniques ailleurs. Les États-Unis pourchassent leurs résidents à travers la réglementation FATCA où qu’ils soient dans le monde. On pourrait très bien prendre l’exemple britannique en appliquant cette réglementation à toutes les entreprises françaises. C’est aussi une question de justice, parce que les banques ne paient pas de TVA. En ce moment, il y a un référendum d’initiative populaire qui est proposé en Suisse pour instaurer une telle mesure. Nous entrons dans une époque différente et il est temps d’avoir un peu d’imagination ».

Enfin, sur le monde d’après, Ivar Ekeland souligne que ce que nous vivons « fait réfléchir les gens, cela fait réfléchir aux vraies valeurs. Je suis optimiste pour l’humanité et les gens vont prendre le temps de réfléchir sur ce qui va venir. La situation économique va être extrêmement difficile à la sortie. Il va falloir des solutions nouvelles. On ne pourra pas repartir sur les mêmes bases. Le transport aérien va être sérieusement remis en cause et les croisières sur des grands bateaux, c’est aussi terminé, Il faut trouver des solutions nouvelles. »

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