Pour une révolution de la confiance.
LITTÉRATURE
Michel Hervé est le président-fondateur du Groupe Hervé, qui comprend plus de 3000 salariés. Il a aussi fait de la politique pendant très longtemps, puisqu’il a été maire de Parthenay et député PS à l’Assemblée nationale, ainsi qu’au Parlement européen. Il a également été professeur à l’université Paris VIII et il a fondé l’institut financier IDPC. Michel Hervé s’est aussi investi comme président des Ludothèques de France ou encore des écoles démocratiques. Ses expériences et son intérêt pour les sciences humaines lui ont permis de construire une entreprise innovante qui puise sa force dans le management concertatif. C’est le sujet qu’il aborde dans son dernier livre, où il propose de réformer l’école, refonder l’entreprise et transformer la société en instaurant une démocratie concertative, basée sur la confiance entre les individus.
En effet, « nous sommes sortis d’une ère de 5000 ans où nous étions dans la compétition et, avec Internet, nous sommes maintenant dans un espace-temps différent. Il suffit qu’il y ait un malade en Chine pour que ce soit la panique dans le monde entier et nous avons besoin, plus que jamais, d’être en harmonie les uns avec les autres. C’est pour cette raison que nous avons besoin de cette révolution de la confiance pour que nous puissions vivre ensemble de manière harmonieuse. C’est vrai, la révolution à d’autres époques a plutôt engendré des catastrophes. Mais aujourd’hui on a des individus qui peuvent se retrouver isolés sur eux-mêmes, par peur d’être en compétition avec les autres ». Il explique son approche : « Je commence par l’école, parce que je suis aussi le parrain d’une école démocratique. On s’aperçoit que, dans notre histoire, nous devions être comme les autres. D’abord, on était en uniforme, ensuite on mettait les gens par sexe, avec des écoles de filles et de garçons, et c’est en 1975 que la loi Haby a obligé la mixité dans les écoles. Ensuite, on s’aperçoit que les enfants sont du même âge alors que, lorsque les âges sont différents, on peut développer la singularité de chacun et ne plus être comme les autres, mais avec les autres. C’est toute l’évolution que nous devons construire aujourd’hui. Le drame, c’est que les gens qui ne veulent pas être comme les autres ont eu tendance à être plus que les autres. J’ai eu beaucoup d’amis qui ont fait l’ENA et qui avaient besoin d’être plus que les autres : à partir de ce moment-là, ils avaient une capacité de domination alors que, ce qui est important dans la société, ce n’est pas le pouvoir de domination, mais le pouvoir de création. Pour avoir un pouvoir de création, il faut justement développer sa singularité, développer ce qui fait sa différence et, en même temps, plus les gens sont en situation d’être singuliers, plus ils vont développer de la fraternité. Un peu comme dans une famille, où lorsque les enfants ont des âges différents, ils s’entraident entre eux ».
On parle beaucoup de la démocratie participative, c’est très à la mode en ce moment, mais il préfère le terme de démocratie concertative : « J’étais à l’origine de ce concept de démocratie participative, Ségolène Royal a d’ailleurs réutilisé ce terme. Mais je parle de démocratie concertative, parce qu’il faut que les individus construisent en commun. Ils peuvent avoir des différences, mais ensuite ils vont chercher ce qui est commun, donc ils participent, de manière constructive, à la décision collective. Le drame, si le groupe est trop important, c’est qu’il n’y a plus suffisamment de connaissance de l’autre et de confiance en l’autre pour pouvoir construire ensemble. Au sein de l’entreprise, nous avons des groupes qui font en général une quinzaine de personnes et qui vont décider ensemble avec un élément qui va jouer le rôle de catalyseur, ce qui va favoriser la concertation collective ».
Alors prenons l’exemple de deux États. D’abord un État très démocratique où la concertation est permanente, mais les choses n’avancent pas : on veut construire un aéroport, il y a des années de débats, on écoute les opposants, on n’arrive jamais à se mettre d’accord, puis on abandonne... À l’inverse, dans un système dictatorial avec un chef, lorsque l’on décide de faire un aéroport, il est fait un an plus tard ! On constate aujourd’hui que ces pays avancent plus vite que nous et se développent très rapidement sur le plan économique, alors qu’en France on a toujours l’impression que l’État est faible et qu’il n’est plus en mesure de réformer quoi que ce soit… Michel Hervé explique que « nous sommes dans une hiérarchie ascensionnelle. Généralement on part d’une loi que l’on construit et que l’on applique à tout le monde. Par exemple, dans mon entreprise, nous avons 3000 personnes, mais en réalité nous avons 200 groupes de 15 personnes. À l’intérieur de ces groupes, chaque individu est en situation d’autonomie par rapport à ce qui lui est extérieur. Là, on crée un mouvement d’innovation darwinien et si quelqu’un fait quelque chose de positif quelque part, systématiquement nous avons un réseau de correspondants qui font passer l’idée positive ou négative. Au bout du compte, cela devient une sorte de loi commune pour l’ensemble. J’ai évoqué cela avec deux présidents de la République, mais nous sommes restés en France dans une vision très napoléonienne, alors que l’on pourrait très bien faire du fédératif. Le président pourrait par exemple devenir le catalyseur des régions en aidant à ce que les régions trouvent ce qui fait commun pour faire France. Tous les Français sont d’accord pour que notre président aille discuter avec la chancelière allemande pour essayer de voir ce qui peut faire commun au niveau de l’Europe. C’est cela la dimension concertative, et non pas seulement consultative. Quand on a voulu transformer la vitesse sur les routes, on pouvait très bien faire des expériences dans un département : le département qui annoncerait moins de morts entraînerait une décision d’autres départements et tout cela ferait une loi commune. Mais quand un Premier ministre décide cette vitesse imposée sur toutes les routes, vous avez des gens qui ne comprennent pas. Le monde Internet nous oblige maintenant à participer à toutes les décisions qui sont prises ». Dans une entreprise, c’est la même chose : « Quand on fait rentrer des gens dans une entreprise, on constate que ces gens avaient l’habitude d’être dans l’obéissance, parce que toute l’école était dans cette dimension. Dès que l’on dit aux individus qu’ils sont dans l’autonomie, ils pensent qu’ils peuvent faire ce qu’ils veulent, comme ils veulent, quand ils veulent... Et ils tombent dans l’anarchisme. Alors que ce qui est intéressant dans l’école démocratique, c’est que les enfants apprennent qu’ils peuvent être libres, mais qu’ils doivent aussi savoir être ensemble en acceptant des règles communes. Si vous prenez le bateau avec une bande de copains pour un voyage d’un mois, je peux vous assurer que si vous n’avez pas de l’empathie pour les autres, on ne finit pas la croisière ! Donc, il faut des règles ».
Avec cette démarche, il y a aussi le risque de faire entrer dans la bergerie des gens totalement incompétents. Emmanuel Macron dit souvent que la parole de celui qui a fait des études et qui a une longue expérience dans un domaine ne vaut pas celle de celui qui ne connaît rien et qui dit « Y’a qu’à, faut qu’on ». N’est-ce pas le problème ? « On s’est aperçu que les managers qui sont là pour faire un travail, non pas de chef, mais de catalyseur dans un groupe, obtiennent la confiance du groupe pour participer avec les autres. J’ai appris cela chez les Iroquois, car pour éviter la guerre entre les tribus, ils déléguaient une personne en laquelle ils avaient confiance pour discuter avec les autres tribus. C’est de cette manière que se sont constitués, face à la domination du Royaume-Uni, les États-Unis puisque ce sont des États qui se sont unis de la même manière que les Iroquois. C’est l’exemple d’une confédération, d’ailleurs comme en Suisse. C’est vers cette évolution qu’il faut aller, et non pas vers un pouvoir qui ne serait pas celui délégué par les individus » ajoute Michel Hervé.
Pourtant, ce discours a semblé relever du marketing pendant des années, car, dans les années 70, 80 ou 90, lorsque l’on parlait de participation, soit les mouvements d’extrême gauche n’arrivaient pas à prendre la moindre décision parce que personne n’était d’accord, soit c’était un affichage pour les militants mais, dans les fédérations on bourrait les urnes… Michel Hervé analyse ce phénomène : « Quand vous n’êtes pas d’accord avec l’idée de l’autre, vous vous mettez en situation d’être contre et, très souvent, ceux qui ont pris la parole étaient plus que les autres, c’est-à-dire dans une volonté de domination de ce qu’ils pensent par rapport à ce que l’autre pense. On s’aperçoit que les dominants ne sont pas seulement ceux qui ont le pouvoir, ce sont aussi ceux qui sont en contre-pouvoir. Si vous donnez le pouvoir à celui qui est en contre-pouvoir, vous risquez d’avoir un vrai dictateur : regardez le Venezuela ou Staline. En 1968, je n’étais ni avec les maoïstes ni avec Cohn-Bendit, parce que les uns étaient maoïstes, les autres anarchistes, mais il n’y avait rien pour rechercher ce qui pouvait faire commun, y compris avec le Général de Gaulle ».
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