L’éthique du soldat français.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Le général Benoît Royal est l’auteur d’un livre sur l’éthique du soldat. Saint-cyrien d’origine, chercheur associé au sein du pôle éthique et déontologie du Centre de Recherche des écoles de Saint-Cyr Coëtquidan (CREC), le général Benoît Royal cumule une longue expérience dans l’exercice du commandement, tant à l’instruction en école, en état-major, qu’en opération. Il s’est penché sur les sujets d’ordre éthique et déontologique à travers une approche par l’expérience et le vécu du terrain au sein des situations opérationnelles de toutes natures. Les témoignages sur lesquels il travaille s’étendent de la Deuxième Guerre mondiale jusqu’aux dernières opérations africaines (Mali, République Centrafricaine), en passant par la majorité des conflits auxquels la France a participé, comme l’Algérie, l’Indochine, le Tchad, le Liban, l’ex-Yougoslavie, le Kosovo, le Rwanda, la Côte d’Ivoire ou l’Afghanistan... Il a publié de nombreux articles dans la presse civile et militaire. Les deux éditions précédentes de son livre ont été récompensées par le prix littéraire de la Saint-Cyrienne en 2008 et le prix de L’Épée et la Plume du festival du livre militaire de Tours en 2010. Cet ouvrage nous fait pénétrer au cœur des situations de violence exacerbée qui sont le lot du soldat. Il ressort des témoignages recueillis, livrés par ces hommes et ces femmes, que la force au combat réside d’abord dans leur force d’âme. Elle leur donne la volonté de préserver le principe d’humanité en dépit de la fureur de l’affrontement et de l’abomination des exactions auxquelles ils sont confrontés. Ainsi s’impose l’universalité de l’homme : le prix attaché à la vie, à l’intégrité et à la dignité de la personne humaine.

Cette notion d’éthique n’est-elle pas inscrite dans l’ADN militaire depuis des millénaires puisque, même sous l’Antiquité, au moment des guerres, les soldats devaient respecter une éthique ? Le Général Benoît Royal répond : « Il ne faut pas oublier que cette éthique, si elle est naturelle dans les armées, c’est qu’elle est naturelle chez l’homme en général. L’homme, même s’il a une nature agressive, a quand même des valeurs qui balancent cette agressivité. Dans l’armée, comme dans l’histoire, il ne faut pas oublier que les premiers à avoir apporté des comportements éthiques ont d’abord été les religieux avec La Paix de Dieu, l’interdiction de combattre pendant les dimanches ou le Carême, mais aussi avec la protection des lieux de culte. Il y a eu les Templiers. Ensuite, tout cela a été imposé aux gendarmes, qui étaient eux-mêmes très religieux, et c’est ainsi que les premiers comportements respectueux d’autrui, que l’on appelle aujourd’hui éthiques, se sont mis en place petit à petit dans le monde de l’armée, des combats et de la société en général. Maintenant, des mercenaires sont recrutés lors de certaines guerres : « C’est vrai, mais chez les Anglo-saxons, les sociétés privées de gardiennage qui interviennent sur des théâtres d’opérations sont autorisées et sont légales. Le problème, c’est que le seul moteur de motivation des hommes qui interviennent dans ces sociétés privées est financier. C’est là que l’on a pu voir un certain nombre de dérives, notamment en Afghanistan ou en Irak, avec des sociétés américaines qui se sont comportées de façon assez ignoble sur le terrain. Pour revenir à l’ADN du soldat, particulièrement les soldats français et occidentaux, il y a dans cet ADN un comportement avec un certain niveau de respect qui est alimenté par les valeurs des sociétés dans lesquelles ils se sont construits. Ce sont d’abord les valeurs de la société qui inondent les armées et ce sont ensuite les armées qui deviennent garantes de ces valeurs vis-à-vis d’une société qui pourrait à son tour dériver. »

Dans cette rencontre avec le Général Royal, une question se pose : Peut-on faire preuve d’éthique face à des adversaires qui en sont eux-mêmes dépourvus ? « Justement oui, c’est bien là le sujet. Quand on est face à des adversaires terroristes, qui n’ont aucune valeur et pour lesquels la fin justifie les moyens, leur objectif est de faire basculer celui qui est en face dans son propre système de valeurs et de nous amener à renier nos valeurs de respect, de dignité ou de proportionnalité. Si jamais on cédait à cette violence sur le terrain, on perdrait notre légitimité et l’on perdrait complètement notre sens. C’est un enjeu important. Devant des adversaires sans foi ni loi, pour qui la fin justifie les moyens et qui ont des comportements terribles sur le terrain, il faut que l’on garde toutes nos valeurs et que l’on puisse tenir les valeurs démocratiques de respect des populations face à eux ».

Mais certains vous répondront que l’on a perdu d’avance face à des gens qui sont sans foi ni loi : « C’est faux ! Quand on raisonne de cette manière, on raisonne souvent sur du très court terme et sur des petites batailles. Quand on commence à raisonner, sur du moyen terme ou du long terme, c’est toujours la valeur la plus élevée qui finira par triompher. Prenons l’exemple de l’Algérie française, sur lequel j’ai beaucoup travaillé. Lorsque les armées françaises ont utilisé la brutalité, jusqu’à la torture, pour obtenir des renseignements et gagner la bataille d’Alger, elles ont utilisé les mêmes moyens que leurs adversaires qui faisaient la même chose. Nos armées françaises ont gagné momentanément la bataille d’Alger. Mais les conséquences de l’emploi de cette brutalité et de cette torture ont totalement imprégné l’opinion publique, qui s’est retournée. On est arrivé à l’encontre du but recherché et l’on a fini par lâcher l’Algérie. Je suis entré dans l’armée en 1980, on payait l’Algérie et on la paie encore ! Donc, la terreur contre la terreur ne fonctionne pas. On ne répond pas à la barbarie par la barbarie. Sinon, on ne peut plus s’appeler nation démocratique civilisée. Ce n’est pas possible. Je suis persuadé que les Français ne comprendraient pas et n’accepteraient pas que celui qui les représente sur le terrain et qui porte les armes de la France se comporte de cette façon-là. Donc, nous sommes condamnés à respecter les valeurs de la France lorsque nous portons les armes de la France et ces valeurs sont porteuses de victoire. N’oubliez pas l’effet médiatique des dérives des comportements sur le terrain, lorsque des soldats américains se sont filmés dans des comportements ignobles face à des victimes, le tollé que cela a pu représenter dans l’opinion publique et l’inversion de l’opinion publique. Si les Américains ont perdu la guerre d’Indochine, c’est principalement parce que les journalistes avaient été envoyés totalement librement sur le terrain. Les Américains pensaient avoir la légitimité du combat, mais les images des combats dans les foyers américains ont retourné complètement l’opinion publique, parce que c’étaient des combats extrêmement violents, sans éthique. Et cela a conduit petit à petit à l’échec de l’engagement américain sur le terrain, avec une opinion publique qui s’est entièrement retournée, la montée des mouvements pacifistes et toute l’histoire que l’on connaît ».

Lorsque des soldats tuent des innocents et violent des femmes, on est dans la sauvagerie. L’éthique consiste-t-elle à traiter correctement un soldat ennemi que l’on vient de capturer ? « Ce que l’on appelle l’éthique, quand on reprend la définition d’Aristote, c’est la façon de se comporter et surtout sur quels critères on va fonder notre décision dans un comportement. Pour le soldat, la décision est extrême, puisqu’il utilise des armes qui tuent. La façon dont il va utiliser ses armes, la façon dont il va respecter les populations et son adversaire, tout ceci forge les valeurs qui forgent l’éthique au combat. L’éthique au combat, c’est le respect de proportionnalité dans l’attaque. C’est tuer quand il le faut, mais respecter la vie chaque fois que c’est possible et dans le respect de la dignité des populations. Il y a aussi le respect de la dignité de l’adversaire et, la première des règles éthiques, c’est tout d’abord le respect des droits internationaux, du droit humanitaire, du droit des conflits armés, que la plupart des pays ont signés. La première des règles, c’est le respect de ce droit international. Et Dieu sait s’il est violé ! »

Le Général Royal fait une passerelle entre l’éthique du soldat et l’entreprise. Or, tout chef d’entreprise devrait avoir un sens éthique pour continuer d’exister. Un restaurateur qui triche sur la qualité ou sur la quantité des produits va forcément perdre ses clients : « C’est ce qui devrait être. Quand on revient sur la crise de 2008, la grande société qui était à l’origine de cette crise avait une charte éthique absolument remarquable. Mais elle n’était pas mise en valeur, elle n’était pas utilisée, elle n’était pas contrôlée... Elle était simplement là pour l’affichage. Dans mon propos, je prends l’exemple de la société Volkswagen, qui est quand même une société qui a pignon sur rue et qui est réputée pour être remarquable. Pourtant, des hommes très haut placés ont décidé de tricher volontairement, de truander, pour rentrer dans le marché américain, car leur objectif était de devenir le numéro un mondial. Là, ils ont perdu leur sens éthique en vue de devenir le numéro un mondial. C’est ce que l’on appelle le péché d’orgueil qui touche le soldat et qui touche aussi l’entreprise. Ce parallèle sur tout ce qui peut faire chuter un soldat, on le retrouve dans l’entreprise ».

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