Océan Sauvage

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Pour ce premier numéro de l’année, voici une invitation au voyage, mais au fond des océans, puisque, pour la première fois, une scientifique publie un ouvrage, avec des photos magnifiques, sur les très grands fonds. Catherine Vadon est maître de conférences au Muséum national d’histoire naturelle de Paris et docteur en océanographie. Elle a participé à plusieurs campagnes océanographiques dans le cadre de missions d’inventaire des faunes profondes (Nouvelle-Calédonie, Indonésie, Brésil…). Spécialisée en diffusion des connaissances et affectée à la Grande Galerie de l’Évolution, elle est commissaire scientifique d’expositions et à l’origine de plusieurs ouvrages sur le thème de l’océan, destinés au grand public. Ainsi, des rivages aux ténèbres des abysses, du minuscule krill au gigantesque cachalot, la vie y est partout présente et d’une remarquable diversité, fruit de millions d’années d’évolution. Gigantesque machine thermique, l’océan joue un rôle majeur dans la régulation des échanges de chaleur et l’absorption du CO2 de l’atmosphère. On a longtemps pensé que, comme sur la terre ferme, la lumière solaire était le moteur essentiel de la vie, mais la découverte de l’insoupçonné bestiaire des sources volcaniques hydrothermales a bouleversé nos certitudes. La vie peut s’organiser et se développer sans lumière, même dans un environnement des plus toxiques.

Catherine Vadon explique que « l’océan est rempli de surprises. Tous les jours, les expéditions naturalistes qui ont lieu dans les océans découvrent, non seulement des écosystèmes nouveaux, mais également des espèces nouvelles avec des adaptations dont on ne pouvait pas imaginer l’existence il y a encore très peu de temps. L’océan est une source de surprises dans des conditions de vie qui, pour nous, paraissent invivables. On est loin de connaître la vie océanique. La plaine abyssale va de 3000 à 6000 mètres. Au-delà, on est dans les grandes fosses océaniques, comme le fameux Deepsea Challenge ou la Fosse des Mariannes. Il y a seulement quatre humains qui sont allés dans des profondeurs d’au moins 11 000 mètres, donc c’est quelque chose que l’on connaît très mal. Pour ce qui est de la zone abyssale, entre 3000 et 6000 mètres, les expéditions océanographiques sont assez nombreuses, mais on est très loin de connaître les fonds marins, puisque l’on n’a cartographié qu’à peu près 5 % des fonds marins ».

La France a l’une des surfaces maritimes les plus importantes du monde et c’est aussi un magnifique champ d’exploration pour Catherine Vadon : « Ces fonds marins sont très importants et l’on arrive à explorer des écosystèmes très variés, depuis les récifs coralliens jusqu’aux monts sous-marins. Ce sont des montagnes submergées qui culminent jusqu’à 2000 mètres et qui sont des lieux incroyables de biodiversité. C’est là que l’on trouve les massifs de coraux d’eau froide, dont on parle beaucoup en ce moment en raison du chalutage, avec des poissons emblématiques comme l’empereur. Toutes ces zones font l’objet de campagnes océanographiques très poussées. Plus on descend, plus la technologie nécessaire est compliquée et coûteuse. Maintenant, on utilise des robots ultra perfectionnés, ce sont des drones qui sont capables de prélever des échantillons d’eau et de matière vivante ».

Ainsi, on découvre qu’il y a toutes sortes d’organismes qui vivent dans ce que l’on appelle la haute mer et ils n’ont pas de cailloux pour se cacher ou de sable pour s’enfouir : « Selon les espèces, on observe des adaptations. C’est un milieu qui est parcouru par les grands prédateurs comme les thons ou les espadons et qui développent des vitesses de nage extraordinaires. Le thon arrive à élever sa température intérieure de 10 degrés au-dessus de la température extérieure, ce qui lui permet d’être très performant, d’aller très vite et de plonger très bas et sans se refroidir. D’autres espèces, comme les méduses, se cachent en étant transparentes. Certaines sont aussi en bancs pour être plus fortes face aux prédateurs. Chaque organisme marin passe sa vie à se nourrir, manger, ne pas être mangé et se reproduire. Peu importe le milieu. La vie est ainsi. Et, ce qui est extraordinaire, ce sont les adaptations multiples développées par les êtres vivants pour assurer ces fonctions. La vie est apparue dans les océans il y a 3,8 milliards d’années. Elle s’est développée absolument partout. Même dans des milieux impossibles, il y a des petits vers... Je montre à quel point la vie a réussi à s’implanter absolument partout ».

Ce qui est le plus impressionnant dans ses recherches, c’est ce miracle de la vie qui se développe partout, même lorsqu’il n’y a plus d’oxygène : « Quand on plonge, on n’est déjà plus sur la planète Terre, on est en apesanteur. Les sons sont complètement étouffés. On est déjà complètement ailleurs. Plus on descend, plus on a l’impression de quitter cette planète. On trouve vraiment des mondes nouveaux. Notre monde repose sur la photosynthèse, à la base de la chaîne alimentaire que l’on connaît sur Terre. Il y a la lumière du soleil et des plantes qui captent du CO2 et, grâce à l’énergie lumineuse, vont faire de la matière organique. On a découvert au fond de l’océan une vie totalement indépendante du soleil, totalement indépendante des apports de la surface et basée sur la chimiosynthèse. Il y a toute une vie qui s’organise, une vie luxuriante, avec des crabes, des poissons et des grands vers. On se demande toujours comment ces organismes peuvent vivre dans les effluves de sulfure, dans un milieu acide et très changeant, et l’on a compris que cet écosystème est basé sur des bactéries qui arrivent à utiliser l’énergie chimique pour être à la base de tout un système organique. On a trouvé au fond de l’océan d’autres systèmes qui émettent du méthane et de l’hydrogène, et à chaque fois on trouve de la vie. Actuellement, on fait des prospections autour de la ceinture du Pacifique et l’on s’aperçoit que même dans des conditions de chaudron, avec des bulles d’oxygène qui sortent, la vie est présente. On s’intéresse beaucoup à la production de ces volcans sous-marins, parce que tous ces métaux alimentent le plancton végétal. C’est quelque chose de très intéressant. Ce gaz carbonique acidifie l’océan et c’est un sujet qui intéresse énormément les océanographes ».

Grâce à ces recherches, on découvre que lorsque l’on est dans des conditions qui n’ont plus rien à voir avec celles que l’on connaît à terre, il y a une vie qui se développe. Donc, sur des millions de planètes, il peut y avoir une vie extraterrestre : « L’océan intéresse les astrobiologistes. Dans certains fonds, on a découvert ce que l’on appelle la Cité perdue, des grands édifices blancs en carbonate de calcium et on a des émissions d’hydrogène et de méthane. Ce sont des grands édifices très bizarres et l’on se demande s’il n’y a pas des conditions similaires sur d’autres planètes, avec du volcanisme, des sources hydrothermales et, évidemment, de la vie. Cela peut aussi nous renseigner sur les débuts de l’histoire de la Terre. Comment la vie peut-elle être reconnue ailleurs ? On parle toujours des martiens, c’est drôle, mais la vie peut avoir bien d’autres formes. Tout ce que l’on ne sait pas, c’est immense... Avec la technologie nouvelle, on arrive à mieux comprendre tous ces organismes qui vivent dans la colonne d’eau. Ils sont transparents, ils émettent de la lumière, mais jusqu’à présent on ne les connaissait pas. Maintenant, on arrive à les photographier, mais on ne connaît toujours pas leur mode de vie, leur mode de reproduction et leur situation dans la chaîne alimentaire. On connaît à peu près 300 000 espèces océanographiques, cela représente 15 % du nombre total d’espèces connues sur la planète. Or, maintenant, on explose complètement ces chiffres ! Une récente expédition a mis en lumière que dans un litre d’eau on pouvait dénombrer 10 millions de bactéries et 100 milliards de virus. C’est donc une révolution. Compte tenu du rôle du plancton dans le fonctionnement des océans et dans la régulation du climat, ce sont des découvertes fondamentales ».

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