Le sabordage de la noblesse : Mythe et réalité d’une décadence.
LITTÉRATURE
On le présente comme l’un des historiens les plus prometteurs de sa génération : il s’agit de Fadi El Hage, qui publie un livre remarquable sur le sabordage de la noblesse. Déjà, en 1734, Montesquieu dressait un parallèle avec le déclin de l’Empire romain, ce qui permet d’induire qu’il envisageait presque inconsciemment la Révolution française. Peut-on faire une analogie avec la situation actuelle ? La noblesse d’aujourd’hui - en quelque sorte, les technocrates - sous-estime, voire ignore les préoccupations du peuple, ce qui a pour effet de générer des mouvements comme celui des Gilets jaunes. Et des intellectuels commencent à établir un rapprochement avec la chute de l’Empire romain… Docteur en histoire, Fadi El Hage est spécialiste de l’histoire de la France moderne. Auteur d’ouvrages remarqués, dont une Histoire des maréchaux de France (Prix d’histoire militaire 2011), une biographie du duc de Vendôme et La Guerre de Succession d’Autriche.
Par ailleurs, il contribue également au magazine Guerres & Histoire. Lorsque l’on parle de la noblesse, aujourd’hui, on imagine des jeunes gens de bonne famille qui font la fête dans des boîtes de nuit branchées. À l’inverse, ce terme est aussi utilisé quand quelqu’un a eu un comportement louable, puisque l’on dit alors qu’il a fait preuve de noblesse… N’est-ce pas la véritable définition de ce terme ? Pour Fadi El Hage, « la noblesse, c’est d’abord un ordre social, le deuxième ordre, et elle a une vocation militaire, puisqu’il y a des actions au service du roi. Par le passé, l’abandon du service militaire, souvent pour des raisons financières, a pu provoquer la déchéance de familles. On pouvait déchoir en noblesse, mais il y a eu une bascule au XVIe siècle, où la valeur a laissé la place au sang. Ellery Schalk a évoqué cela en 1986 dans son livre « From Valor to Pedigree » dans lequel il explique que cette réputation d’origine militaire se transforme progressivement en transmission par le sang. Par la suite, la noblesse a eu besoin d’extension, parce qu’il y a eu des extinctions de noblesse au moment de la guerre de Cent ans, au moment des guerres de religion, et il a fallu recréer des nobles. Ensuite, il y a eu l’achat de charges permettant de transformer un roturier en noble. Par exemple, il y a la famille des Bazin de Bezons : elle est anoblie en 1612 suite à l’achat d’une charge de trésorier de France, désignée comme une « savonnette à vilain », et moins d’un siècle plus tard, le petit-fils Bazin de Bezons est devenu maréchal de France ».
Il y a ceux qui donnent parfois une mauvaise image de la noblesse par leur conduite, mais on voit aussi des gens issus de la noblesse effectuer de belles carrières militaires et qui se comportent... noblement… L’historien souligne : « Au XVIIIe siècle, il y a eu de longues périodes de paix. À la fin du règne de Louis XIV, on commence par vingt ans sans conflit majeur. La noblesse devient oisive et beaucoup de personnes ne veulent plus faire leur service militaire. Il y a ensuite une baisse des vocations. On observe une baisse de qualité des valeurs qui a pu être présentée comme un déclin généralisé, alors qu’il y a quand même des personnages qui ont maintenu leur valeur militaire. Au même moment, des roturiers qui ont affiché une valeur militaire tout aussi importante revendiquent des places qui leur étaient interdites de par leur origine sociale ».
Alors, une question se pose : Louis XIV, avec sa décision de rassembler la noblesse à Versailles, a-t-il entraîné la chute de la noblesse et, par là, même la Révolution française ? « D’une certaine manière, la domestication de la noblesse par Louis XIV a pu créer des rancœurs et des volontés de retour de reprise en main une fois le monarque disparu. Par exemple, Fénelon organise un programme en 1711, en prévision de la succession de Louis XIV, pour redonner une place à une noblesse assez élevée. C’est ce qu’il souhaite pour relancer le royaume dans une perspective autre qu’absolutiste. En effet, le règne de Louis XIV a suscité des rancœurs qui ont abouti à des expérimentations politiques plus ou moins heureuses mais, immanquablement, cela a suscité une rancœur pour une raison simple : Louis XIV avait sollicité des bourgeois et des membres de la petite noblesse et, en réaction, il y a eu une fermeture de la noblesse au XVIIIe siècle, ce qui a créé un blocage social auquel la Révolution n’a pas été étrangère. Il a fallu crever l’abcès et c’est ce qui a entraîné la Révolution ».
Il faut rappeler que la noblesse était au combat avant Louis XIV : « Mais il y a eu quelques ajustements. Il y a la noblesse de robe qui est parlementaire, mais qui souhaite toujours envoyer un descendant pour embrasser la carrière des armes et ainsi s’élever. La noblesse d’épée, et la noblesse de cour, surtout, a vocation à aller au combat. Louis XIV avait ainsi ce contrôle sur eux puisque, quand on était vu du roi, on pouvait espérer de la promotion. Avant que Louis XIV ne prenne en main les choses, il y avait des grands seigneurs qui, par leur réputation, avaient une position supérieure à l’armée et ils pouvaient inciter à la nomination. Louis XIV a réussi à centraliser ce système ».
Autre sujet passionnant, déjà, à l’époque, des intellectuels dénonçaient le déclin de la noblesse en faisant ce parallèle avec la chute de l’Empire romain, que l’on retrouve aussi aujourd’hui au XXIe siècle. Fadi El Hage souligne : « C’est ce qui m’a marqué. On retrouve toujours ces théories cycliques, notamment celle de l’anacyclose avec les changements de régime politique. Polybe a très bien expliqué cela avec ce passage de la monarchie à l’aristocratie, puis à l’oligarchie, ensuite la démocratie... Puis on cherche un sauveur et l’on revient à la monarchie… Montesquieu a fait ce parallèle avec l’Empire romain parce que, quand on lit ses considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains, qui datent de 1734, on voit que Montesquieu évoque en filigrane la France. Quand il décrit l’amollissement des élites romaines, qui auparavant étaient militaires, on a l’impression de retrouver cette situation au cours des vingt ans de paix entre la fin de la guerre de succession d’Espagne et la guerre de succession de Pologne. L’idée du déclin et de la décadence hante souvent les gens, et l’on recherche ce qui a pu causer la perte d’une entité précédente pour essayer de comprendre ce qui se passe et éviter que la même chose n’arrive ».
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