Éloge de l’inégalité.
LITTÉRATURE
Jean-Philippe Delsol publie « Éloge de l’inégalité », un ouvrage dans lequel il s’insurge contre la doxa contemporaine qui voudrait que l’égalité soit la mesure de toute chose. Pire, seul prévaudrait désormais l’égalitarisme, au point de ne plus vouloir considérer les personnes dans leur identité et leurs différences, mais dans leur conformité à un modèle commun, toutes semblables, sans distinction de valeur. Avocat fiscaliste, Jean-Philippe Delsol est le président de l’Institut de Recherches Économiques et Fiscales (IREF), think-tank européen qui étudie et commente l’actualité économique et sociale. Il a publié de nombreux ouvrages dont, parmi les plus récents, « L’injustice fiscale ou l’abus de bien commun » et « Échec de l’État ».
Lors de cette rencontre avec Jean-Philippe Delsol, nous évoquons ce terme d’inégalité : « Il faut se méfier des mots. Tout le monde a le mot égalité à la bouche. Ce mot est là depuis toujours dans le vocabulaire des hommes, mais au fil du temps il a dit des choses différentes. Dans la philosophie classique, jusqu’à il y a deux siècles, l’égalité est quelque chose qui met des objets ou des hommes en rapport équivalent, mais tout dépend dans quel rapport et dans quelle mesure. Pour comprendre, il faut faire un détour en arrière. Autrefois, on parlait d’égalité commutative. Je vends mon livre, il a un prix, c’est un prix que nous estimons juste : c’est ce que l’on appelle l’égalité commutative, c’est-à-dire l’équivalent entre ce que l’un donne et ce que l’autre reçoit. Il y a eu une autre notion, celle de l’égalité distributive, qui consiste à dire que chacun a des droits et des devoirs en fonction de ses capacités et de ses possibilités : par exemple, celui qui a plus d’argent a certains droits, puisqu’il peut acheter des choses que d’autres ne peuvent pas acheter, mais il a aussi des devoirs. C’est ce que l’on appelle une égalité distributive. Cela permet de comprendre que lorsque l’on crie aujourd’hui égalité, comme tout le monde le fait, il y a toujours quelque chose de troublant, parce que l’on ne peut pas appeler tous ces rapports du même nom. Les gens disent qu’il faut l’égalité, tout est apprécié à la mesure de l’égalité, une mesure est bonne parce qu’elle permet plus d’égalité... Mais qu’est-ce que cela signifie ? Aujourd’hui, on voit un troisième concept sur le mot égalité, celui de l’uniformité : il faut que nous soyons tous pareils. Mais avons-nous envie d’être des clones les uns vis-à-vis des autres ? »
Jean-Philippe Delsol nous amène à réfléchir sur cette différence entre l’égalité et l’égalitarisme. Nous sommes dans une égalité en droits qui laisse la place à une égalité de conditions. L’inégalité est nuisible quand elle est infondée, mais l’inégalité naturelle est créatrice de richesses : « L’égalité n’est pas une vertu en soi, l’inégalité non plus. Je titre mon livre de manière provocatrice « Éloge de l’inégalité ». Je provoque, parce que je veux faire réagir. Je veux tempérer l’égalitarisme par un autre regard, car chaque personne est singulière. L’égalitarisme, c’est ce qui soumet tout au même moule, à la même épure, au même étiage, et qui ne tient pas compte de cette singularité. Il y a de bonnes et de mauvaises inégalités, et l’inégalité est mauvaise quand elle n’est pas fondée sur une contrepartie. Par exemple, lorsqu’un entrepreneur s’enrichit, il devient inégal puisqu’il a une plus belle voiture et une plus belle maison. Est-ce justifié ? C’est une inégalité bonne s’il s’est enrichi en ayant eu une bonne idée, en ayant eu suffisamment de rigueur, d’organisation, de contacts et de savoir-faire pour créer des produits qui répondent à un besoin, en les vendant à un prix lui permettant de faire une marge, mais tout en répondant à un besoin de consommateurs libres. Quand Monsieur Xavier Niel créé Free, avec une idée de marketing, de services et de production différente, il met sur le marché des abonnements mobiles à un prix deux à trois fois inférieur à ceux de la concurrence. Il peut faire cela en apportant de l’innovation et, grâce à cette innovation, il arrive à produire un service moins cher et il va rendre service à tous les utilisateurs de mobiles. Il va aussi rendre service aux autres qui vont acheter chez SFR, Bouygues ou Orange, qui vont devoir s’adapter tout en continuant de gagner l’argent. En revanche, celui qui va s’enrichir grâce à de la rente indue (par exemple, celui qui obtient un monopole en graissant la patte de quelques fonctionnaires qui vont lui donner une autorisation et qui, grâce à ce monopole, va pouvoir créer des produits de mauvaise qualité et les vendre à un prix élevé, parce que les consommateurs n’ont plus le choix), celui-ci va s’enrichir de manière mauvaise et de manière injuste, parce qu’il aura profité d’une rente ».
Il démontre aussi que la jalousie et l’envie favorisent le discours d’égalité. Mais on ne demande pas l’égalité dans le contexte de l’inaccessible, c’est-à-dire que l’on ne réclame pas l’égalité avec une star ou un grand sportif : « Oui, on l’accepte même quand il s’agit d’un industriel exceptionnel. Mais, quand il s’agit de son voisin ou de son patron, on l’accepte moins. Finalement, cela nous est désagréable qu’il ait une plus belle voiture et l’on se dit : « Pourquoi lui et pas moi ? ». Cependant, le joueur de foot, le chanteur star ou Bernard Arnaud sont dans un autre monde que l’on ne peut même pas imaginer, donc il n’y a même pas de jalousie. Au fond, cette jalousie ordinaire, qui exacerbe le besoin d’égalité, c’est quelque chose qui a été rendu possible par cette société de communication qui est la nôtre : à tout instant, on voit et on entend celui qui est différent et qui vit mieux que nous. Qu’est-ce qu’un riche ? Pour les Français, la définition d’un riche, c’est celui qui a deux fois plus en moyenne... » Dans cette analyse, il rappelle que l’homme désire ce que les autres désirent, en ayant un comportement moutonnier. D’ailleurs, au moment d’une élection, certains vont voter pour celui qu’ils considèrent comme le gagnant : « Il y a un phénomène qui consiste à rejoindre le gagnant. Le philosophe René Girard a beaucoup écrit sur ce thème du désir du désir de l’autre. Chacun désire ce que l’autre désire. Si l’autre le désire, je dois le désirer et si, si en plus, l’autre a satisfait son désir, il n’est pas normal que je n’y arrive pas. C’est une source qui alimente cette soif d’égalité ». Pour Jean-Philippe Delsol : « L’envie est la face négative, alors que l’admiration est la face positive. C’est un problème de mentalité et un problème de mentalité collective. Les États-Unis ont beaucoup de défauts, mais aussi de grandes qualités. C’est un pays qui s’est construit sur cette idée que ce qui est bien, c’est de réussir, où l’on réussit en regardant comment les autres ont réussi et en essayant de faire comme eux. En France, on a plutôt le réflexe de se dire que, s’il a réussi, c’est parce que c’est un salaud et qu’il a dû faire quelque chose de pas bien... Donc, on n’a pas envie de le copier, mais plutôt de le scruter et de voir là où il va tomber... C’est dommage, parce que c’est évidemment quelque chose qui entrave la dynamique de tout un pays. Non seulement sur le plan économique, mais aussi sur le plan intellectuel et moral. Heureusement, on ne peut pas non plus généraliser et je trouve que dans la jeunesse actuelle, dans celle qui a envie de construire, il y a plutôt une révolution des mentalités qui est saine ».
Il cite la présidence d’Emmanuel Macron et la montée des inégalités en disant qu’il vaut mieux lutter contre la pauvreté que contre les inégalités : « Sur le plan économique, il y a une totale confusion autour de l’égalité et de la pauvreté, Thomas Piketty dit beaucoup de bêtises. En réalité, tous ces gens demandent l’égalité à tout prix. Certains chercheurs expliquent qu’il vaudrait mieux que tous les gens soient égaux, même en étant plus pauvres. Pour dire cela, il ne faut pas avoir vécu la pauvreté ! Ce sont des professeurs bien douillets, fonctionnaires à vie dans leur petite université, qui peuvent imaginer que l’égalité est plus importante que de lutter contre la pauvreté. Ce qui est important, c’est de se battre pour que les gens n’aient plus faim, pour que les gens soient logés et pour que les gens soient éduqués. Il y a trente ans, plus de 40 % des gens dans le monde étaient en dessous du seuil de grande pauvreté, on parle de la brousse et du bidonville, alors qu’aujourd’hui il y a moins de 10 % de la population mondiale qui est en dessous de ce seuil de grande pauvreté. Cela s’est fait par la liberté des échanges, par la liberté du commerce, par la liberté de l’industrie et de l’innovation. Et par la chute du mur de Berlin aussi… Cette chute du mur, c’est la chute d’un monde qui entretenait l’autre moitié du monde. L’Union soviétique tenait la moitié des pays sous-développés sous sa coupe, en les appauvrissant dans ce souci d’égalité. En libérant ce monde de l’emprise communiste, en faisant en sorte que ces pays s’ouvrent, cette révolution a permis de gagner le combat contre la très grande pauvreté ».
Enfin, il estime aussi que l’Éducation nationale est une fabrique à déçus, aigris et révoltés : « Il y a des éducateurs formidables, il y a des professeurs qui font leur métier malgré l’Éducation nationale. Ils sont malheureusement minoritaires, parce que l’Éducation nationale fabrique des professeurs et des élèves sur le principe de l’égalité et sur le principe du plus petit commun dénominateur, tout le monde est au même niveau… Il faudrait que l’éducation permette de donner sa chance à tout le monde, c’est la bonne égalité. Cela ne se fait pas en mettant tout le monde sur le même rail, mais en permettant à chacun de développer ses capacités qui sont différentes des autres et c’est toute la richesse de l’homme ». En conclusion, « mieux vaut une certaine inégalité qui ré-enchante l’humanité plutôt que la grisaille morne et volontiers violente de l’égalité imposée. Le combat éternel des hommes est de trouver un juste milieu, comme le remarquait déjà Montesquieu, en soulignant que « le principe de la démocratie se corrompt, non seulement lorsqu’on perd l’esprit d’égalité, mais encore quand on prend l’esprit d’égalité extrême ».
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