Le tic-tac de l’horloge climatique
LITTÉRATURE
Christian de Perthuis est professeur d’économie à l’université Paris-Dauphine. Il a dirigé la « Mission climat » de la Caisse des Dépôts, puis il a fondé la Chaire Économie du Climat à l’université Paris-Dauphine. Il a conduit différentes missions pour les pouvoirs publics, dont la présidence du Comité pour la Fiscalité Écologique à l’origine de l’introduction de la taxe carbone en France. Il est l’auteur d’une dizaine d’ouvrages, dont plusieurs ont fait l’objet d’une diffusion internationale. Dans son dernier livre, il explique que « le recours aux énergies fossiles a été à la source de la croissance du XXe siècle et de ses impacts sur la planète. La sortie de leur règne sera la grande affaire du XXIe siècle. La transition énergétique a démarré, mais elle ne met pas nos sociétés à l’abri du risque climatique. En effet, son rythme n’est pas en phase avec le tic-tac de l’horloge climatique et elle ne permet pas de faire face à l’appauvrissement du milieu naturel qui réduit sa capacité d’absorption du CO2. Pour viser la neutralité carbone, il convient d’opérer une double mutation : accélérer la transition énergétique en désinvestissant des actifs liés aux énergies fossiles et protéger les puits de carbone terrestres et océaniques en investissant dans la diversité du vivant ».
Avant d’évoquer son dernier livre, nous revenons sur sa démarche : « Je n’étais absolument pas à l’origine un économiste de l’environnement. En 2001 et en 2002, j’ai eu la chance inouïe de rencontrer un certain nombre de climatologues et, à mesure que j’ai essayé d’investir dans cette nouvelle recherche sur le changement climatique, je me suis dit que les questions autour du climat, notamment la biodiversité, allaient devenir des questions centrales pour nos sociétés. Il faut poser le débat sereinement. On n’est pas forcément tous d’accord, mais on est d’accord pour s’écouter les uns les autres. Il faut d’abord s’informer auprès de la communauté scientifique, c’est extrêmement important. Jean Jouzel, qui est l’un des plus grands climatologues français, a préfacé mon ouvrage et il faut bien comprendre que le climat est entré dans la société à cause de l’alerte des scientifiques. Beaucoup de problèmes environnementaux sont portés par des organisations non gouvernementales, par des mouvements citoyens, chaque fois qu’une dégradation de l’environnement affecte directement la vie des gens. Il s’agit des pollutions locales. Quand vous conduisez vos enfants à l’école et lorsqu’ils sont exposés à des risques sanitaires, il y a un mouvement immédiat de réaction de la société. Sur le climat, nous sommes sur une problématique assez différente, puisque l’on est sur une problématique globale. On est sur une problématique globale avec un rythme qui est absolument imposé par le stock de gaz à effet de serre qui s’accumule dans l’atmosphère. Ce point est fondamental à comprendre. Ce ne sont pas directement nos émissions de gaz à effet de serre qui détraquent le climat, mais c’est l’accumulation du stock qui résulte de nos propres émissions et aussi des émissions du passé, or il y a une très grande inertie du stock. Si l’on arrêtait aujourd’hui d’émettre des gaz à effet de serre, la planète continuerait de se réchauffer pendant encore quelques décennies. Donc, il y a un jeu très important et c’est pour cette raison que j’ai appelé mon ouvrage le tic-tac, parce qu’il y a une inertie considérable. Il est important de bien comprendre cette dialectique du temps et le fait que le changement climatique est en train de devenir une problématique majeure de notre société et pour encore des décennies ».
Il évoque la responsabilité de l’homme et de l’ère industrielle mais, dans son livre, il rappelle que nous avons quitté une époque glaciaire qui a duré 110 000 ans, pour entrer dans une période plus chaude qui a commencé il y a un peu plus de 10 000 ans. Il souligne également que ce réchauffement de 5 degrés s’est étalé sur plusieurs milliers d’années. Peut-on en conclure que la responsabilité de l’homme en serait atténuée ? Christian de Perthuis a une analyse différente : « Depuis que la planète existe, vous avez des cycles de changements climatiques qui sont des cycles qui correspondent à des périodes où il y a plus de gaz à effet de serre dans l’atmosphère et des périodes où il y a moins de gaz à effet de serre dans l’atmosphère et ce sont des cycles longs qui correspondent pour l’essentiel au positionnement de l’orbite de la Terre dans un cycle de long terme. Depuis 1850, nous sommes dans une accélération tout à fait nouvelle, parce que ce ne sont plus les positions des astres qui vont faire le changement du climat, mais l’action des hommes et les émissions de gaz à effet de serre, parmi lesquels le plus important est le CO2. Je dis bien le plus important, parce qu’il y a d’autres gaz à effet de serre. Au fond, c’est assez simple. Depuis le début de l’histoire humaine, on utilisait une source unique d’énergie qui est la biomasse, donc le bois et les plantes, directement ou indirectement via les animaux. En 1850, la culture de l’avoine représentait le tiers de la surface céréalière. Nos ancêtres paysans ne mangeaient pas de l’avoine au petit-déjeuner, mais ils l’utilisaient pour nourrir les animaux de trait. À partir de 1850, il y a une rupture majeure et l’homme va utiliser cette source unique en utilisant une biomasse fossilisée et qui a concentré dans le sous-sol le charbon, le pétrole et le gaz naturel. Ces trois sources d’énergie, c’est de la biomasse, mais c’est de la biomasse que la nature a mis des centaines de millions d’années à concentrer via la fossilisation. Donc, en extrayant ces trois sources nouvelles d’énergie, il y a un flux considérable de CO2 qui s’échappe vers l’atmosphère et l’on dérègle le cycle du carbone en accumulant au-dessus de nos têtes une sorte de bombe à retardement ». Face à cela, nous avons tous envie de faire quelque chose, mais on pénalise toujours celui dont l’action sera faible à l’échelon de la planète et, pendant ce temps, on laisse les paquebots sillonner les mers, ou des grands pays, comme l’Inde, dépasser toutes les normes, même si la Chine semble faire des efforts. Christian de Perthuis estime que « la bonne question, c’est celle de la répartition de l’effort pour deux grandes mutations : d’abord, sortir les énergies fossiles de notre système énergétique, mais aussi reconstituer la diversité du vivant, notamment via l’agro écologie. Si vous faites un peu d’arithmétique, les choses sont assez claires, encore aujourd’hui, sur les émissions moyennes par habitant. Ce sont les vieux pays industrialisés qui sont en tête, mais ils n’ont plus la dynamique démographique et ils sont de moins en moins nombreux. Donc, aujourd’hui, la clé de l’inversion de la trajectoire des gaz à effet de serre est essentiellement dans les pays émergents, avant tout en Asie. Est-ce parce qu’il faut inverser la trajectoire en Asie que nous n’avons plus rien à faire ? Non, il faut que tout le monde contribue. Ce qui est aussi très important, c’est de savoir comment, demain, l’Afrique, au sud du Sahara, va se développer. Le potentiel de croissance économique dans les prochaines décennies va dépendre beaucoup de ce qui va se passer en Afrique, où le besoin de développement est énorme. Si ces pays reproduisent les mêmes schémas démographiques de développement que ceux que nous avons suivis, on n’y arrivera pas. La question de la transition énergétique est d’abord de savoir si - via les nouvelles sources d’énergie, via l’extraordinaire potentiel d’amélioration de l’efficacité énergétique que nous donnent notamment les technologies numériques et la connaissance de ces nouveaux flux d’énergie - tout cela va permettre à ces pays de ne pas reproduire les schémas historiques de développement que nous avons générés ».
Christian de Perthuis, l’inventeur de la taxe carbone, a conscience que « pour un pays comme la France, la première difficulté de la transition énergétique, c’est que nous avons de nombreuses infrastructures qui sont liées aux fossiles. Il va falloir abandonner une partie de ces infrastructures ou les reconvertir. Il va falloir désinvestir, alors que nos sociétés ne savent pas désinvestir, puisque nous sommes dans des sociétés de l’accumulation. Si vous envoyez les bonnes incitations, vous allez trouver des capitalistes qui vont investir, mais il est beaucoup plus difficile de trouver une capacité à désinvestir. Le premier exemple, c’est celui de l’industrie automobile : la bascule vers le véhicule électrique est devenue stratégique et tous les constructeurs savent bien, même lorsqu’ils ont pris un peu de retard à l’allumage, que la clé de demain sera d’être capable de vendre des véhicules qui émettront zéro tonne de CO2 par centaines de kilomètres. Il y a toute une réorganisation industrielle qui est en cours. Pour fabriquer un véhicule électrique, sur une chaîne de production automobile, il faut environ deux fois moins d’ouvriers que sur une chaîne classique. Donc, la transition énergétique va être synonyme d’un désinvestissement d’un actif humain. Je vous donne un deuxième exemple avec les chaudières à mazout. Il est probable que dans la plupart des pays européens, on va introduire des réglementations qui vont prohiber l’usage des chaudières à mazout auprès des ménages. Mais vous avez aujourd’hui 3,5 millions de personnes qui ont des chaudières à mazout. Qui va financer ce désinvestissement ? Je ne vous parle pas d’un pays comme la Norvège, qui est aujourd’hui le parangon de la vertu écologique mais qui a une économie qui repose sur l’exportation de gaz naturel et qui finance des milliards d’euros pour aller chercher du gaz naturel sous la mer du Nord. Cela coûte des milliards... Une chaîne complète de gaz naturel que vous allez extraire d’Australie pour vendre au Japon, cela coûte 50 milliards ! Il va falloir désinvestir de ces actifs si l’on veut être en phase avec le rythme de l’horloge climatique ».
L’économiste va plus loin : « Je pense que le fonctionnement de notre système économique n’est pas compatible, aujourd’hui, avec la transition climatique. Donc, il faut forcer les choses. Il y a plusieurs façons de forcer les choses. La première, celle privilégiée par les économistes, c’est d’agir sur les prix en modifiant les prix relatifs et en faisant payer beaucoup plus chers tous les actifs qui sont liés aux émissions de gaz à effet de serre. C’est la taxation du carbone. Cette voie, si on la manie d’une façon trop rapide, va poser d’énormes problèmes sociaux pour une raison très simple. Lorsque vous mettez en place une taxe carbone - j’ai une petite expérience en la matière... - vous taxez en proportion davantage les ménages à faible pouvoir d’achat que les ménages à fort pouvoir d’achat. Donc, il faut accompagner la mise en place d’une taxe carbone par des mesures redistributives pour compenser l’effet anti distributif de la taxe carbone. C’est ce qui n’a pas été fait en France. C’est fait en Suède, où la taxe carbone est mieux expliquée et, en plus, elle s’accompagne de mesures redistributives. La taxe carbone est à 120 euros la tonne en Suède, elle s’applique aux mêmes produits qu’en France et elle est acceptée socialement. En France, on a buté entre 50 et 60 euros la tonne pour ne pas avoir expliqué ce que l’on faisait et accompagné la mesure par des impacts redistributifs. Pour que cela fonctionne, l’objectif n’est pas de payer plus d’impôts… Pensez-vous qu’un économiste normalement constitué va préconiser une mesure destinée à augmenter les impôts ? Je suis économiste et je suis professeur à l’université Paris Dauphine, donc je suis quelqu’un de responsable, et l’objectif est que l’augmentation de la taxe carbone fasse baisser l’utilisation des fossiles. Donc, c’est une taxe qui a pour vocation d’être autodestructrice puisque l’objectif est que la base disparaisse. Cela veut dire que pour mettre en place une taxe carbone efficace, il faut qu’il y ait des alternatives à l’usage des fossiles et, si l’on ne crée pas ces alternatives, effectivement les gens auront l’impression d’être matraqués. C’est ce qui s’est passé sur les ronds-points ! »
« Le tic-tac de l’horloge climatique » de Christian de Perthuis est publié aux Éditions Deboeck Supérieur.
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