La belle histoire de la voix.

LITTÉRATURE

✍️ Par Yannick URRIEN

Cette rubrique littéraire va intéresser ceux qui doivent parfois s’exprimer en public. Après avoir lu les conseils du Docteur Abitbol, vous allez comprendre pourquoi il est important d’apprendre à poser sa voix, à ralentir son rythme et surtout travailler les graves. Pour cela, il est tout à fait possible de s’entraîner avec un dictaphone. Jean Abitbol est ORL, phoniatre et chirurgien cervico-facial. Il est considéré comme le spécialiste mondial de la voix. Ancien chef de clinique à la Faculté de médecine de Paris et membre de l’American Voice Fondation, il est le pionnier en Europe de la microchirurgie de la voix au laser et il a développé des techniques novatrices, tant thérapeutiques que sur le plan du diagnostic. Internationalement connu, il prend soin de la voix de nombreuses célébrités, chanteurs, comédiens, avocats, enseignants et professionnels de la voix. Il est l’ORL de la plupart des grands chanteurs ou acteurs et il a ainsi travaillé avec Charles Aznavour ou Johnny Hallyday, mais aussi Céline Dion, Alain Delon, Woody Allen, Whitney Houston… Il a publié plusieurs ouvrages : L’Odyssée de la voix, 2005 (Robert Laffont), Le Pouvoir de la voix, 2016 (Allary Éditions) et Voix de femme, 2019 (Odile Jacob). Dans son dernier livre, il revient sur « l’histoire de la voix », depuis les premiers hommes jusqu’aux voix des robots, du castrat Farinelli aux athlètes du chant tels que Johnny et Louis Armstrong, en passant par les tribuns d’exception tels que Martin Luther King et le Général de Gaulle.

Il souligne que « la chirurgie oto-rhino-laryngologie, c’est la chirurgie de la communication avec les autres et la voix est quelque chose d’impalpable qui traduit nos émotions. Ce qui est extraordinaire, avec la voix humaine, c’est qu’elle fait partie de la science et de l’art. J’ai été fasciné par cette spécialité dans la mesure où elle mélangeait l’audition - l’écoute - la voix, qui est le reflet de notre personnalité et de nos émotions, parce que l’on ne peut pas trahir avec une voix et, bien évidemment, le goût et l’odorat. J’ai été pendant deux ans chirurgien généraliste et je me suis orienté vers cette spécialité ». D’abord, la voix est le reflet de la sincérité de la personne. En effet, si vous êtes face à quelqu’un que vous n’aimez pas, vous pouvez lui faire un beau sourire et lui tendre la main, mais il sentira, au ton de votre voix, que vous n’êtes pas en empathie : « Ce qui est superbe avec la voix, c’est qu’effectivement elle nous trahit quand on est avec quelqu’un en privé et que l’on veut être sincère alors qu’on ne l’est pas. L’autre va tout de suite le sentir. Je vais vous parler de Peter Brook, qui est un metteur en scène remarquable. Il a fait un casting dans les années 95 en demandant à trois femmes d’improviser une scène au moment où elles perdaient leur mère. Quoi dire ? La première était hystérique, la deuxième s’est mise à pleurer et la troisième a dit une chose extraordinaire : « Maman, il y a tellement de choses que je n’ai pas pu te dire ».

Ce silence entre les mots, c’est la caresse des vibrations de la voix ». Chacun devrait apprendre à poser sa voix avec des temps de silence nécessaire : « On sait parfaitement que le président Macron a posé sa voix, puisqu’il a demandé à quelqu’un de lui apprendre à poser sa voix. En effet, dans l’enthousiasme, dans la passion, on monte dans les aigus et à ce moment-là on n’arrive plus à capter l’auditoire, car la puissance d’une voix individuelle, c’est lorsqu’elle entre dans l’intimité du collectif. Pour cela, il faut garder un timbre grave, simple, avec un rythme, afin de permettre à l’autre d’intégrer le message. Poser sa voix est quelque chose d’indispensable ». Alors, pourquoi l’aigu a-t-il si mauvaise presse ? Jean Abitbol répond que c’est un son qui apparaît dans l’énervement : « Plus on s’énerve, plus on se crispe, plus on tend les cordes vocales, plus on va dans les aigus... Et l’on va très vite. Mais si l’on prend son temps, on pose sa voix dans les graves et les graves nous enveloppent. Ils font partie de cette tonalité que nous avons entendue dans le ventre de notre maman. Le fœtus écoute sa mère à travers le liquide amniotique et ce sont les graves qui passent. C’est la même chose pour les baleines qui chantent, on peut les écouter à 10 000 kilomètres... C’est une histoire passionnante. C’est aussi l’histoire de l’homme, parce que l’homme se sert également des graves pour la séduction ».

Pendant très longtemps, dans le milieu de la radio, les directeurs de stations ont cherché de belles voix graves et le conseil était alors de beaucoup fumer : « Je cite l’exemple de Jean Marais, qui était l’ami de Jean Cocteau qui trouvait sa voix trop aiguë. Jean Cocteau lui a conseillé de fumer deux paquets par jour pour que sa voix soit plus grave. Effectivement, à cette époque, nous ne connaissions pas les effets néfastes du tabac... Mais le tabac crée un graillon sur la voix et le tabac épaissit les cordes vocales. Chez la femme, c’est encore plus grave. Je prends l’exemple de Jeanne Moreau ou de Simone Signoret, et ces graves sont malheureusement liés à cet élément artificiel. Dans le genre de la voix, il peut y avoir des voix féminines très graves et charmeuses d’une façon extraordinaire. Comme dans le téléphone rose, d’ailleurs... » La voix grave reste la voix de la séduction. Imaginons deux messieurs qui veulent conquérir une femme. Ils ont la même culture, l’un est beau, mais il a une voix de crécelle, l’autre n’est pas très beau, mais il a une très belle voix grave. Qui arrive à la séduire ? Pour Jean Abitbol, « il n’y a pas de discussion, c’est la voix grave ! Avec cette voix grave, la femme va se sentir rassurée, elle va se sentir protégée. Alors que si la voix de l’autre est aiguë, il y a une distorsion entre le physique et la voix, et, inconsciemment, on a du mal à l’accepter ».

Les voix nous transportent-elles de la même manière selon les civilisations ? Jean Abitbol précise que « le rythme de musique que nous avons en Occident n’est pas du tout le même que celui que nous avons au Japon ou en Afrique. Le rythme de la voix est un rythme musical, il dépend de la culture : si j’étais en Russie, j’aurais une voix beaucoup plus grave parce que, dans leur registre de voix, les Russes ont trois octaves, alors qu’en France nous avons deux octaves. Effectivement, le milieu culturel est capital. Les petits nodules des cordes vocales sont comme des petits boutons. En Italie, 60 % des femmes ont cela et, évidemment, on ne va pas les opérer. Au Japon, elles sont seulement 1 % et là on les opère parce que, pour elles, c’est une invalidité vocale. Bien sûr, le milieu socio-culturel est capital dans la voix ». Nous évoquons un exemple, celui de Martin Luther King qui n’avait pas forcément une voix, mais ses silences et sa gestuelle portaient tout son discours : « Il vous amenait sur trois éléments différents. D’abord, la spiritualité, seule la voix vous donnera une spiritualité. La religion est oralité depuis 5000 ans, le fait de dire « I have a dream » vous amène avec les mots dans un imaginaire. Et, dans son rythme, il laisse l’autre penser, donc le silence impose la réflexion. C’est la séduction de la voix ».

Dans son livre, il cite l’exemple d’une avocate qui voulait changer de voix : « C’est une histoire fétiche, qui m’a fait comprendre que la chirurgie de la voix est une chirurgie émotionnelle. Elle est venue me voir à la fin des années 90. Elle fumait deux paquets par jour et elle avait une voix grave : « Je suis avocate à la criminelle, je fume deux paquets de Gitanes par jour, je gagne tous mes procès et les voyous sont mes copains. Mais j’ai un petit ami qui n’aime pas ma voix… » Alors, je lui réponds : « Changez de petit ami, mais pas votre voix ! » Je l’ai examinée. Il n’y avait pas de suspicion de cancer, elle avait ce que l’on appelle un œdème des cordes vocales. Je décide de ne pas l’opérer, mais elle va quand même se faire opérer chez un collègue. Elle vient me voir six mois après, avec une voix aiguë... Je ne l’ai pas reconnue, comme quoi la voix est une empreinte de personnalité. Elle avait été très bien opérée, une magnifique technique chirurgicale, mais il n’y avait plus d’imaginaire et d’émotion dans sa voix. Et, malheureusement, elle avait perdu son petit copain… »

Pour lire ce numéro (Accès numérique)

Validez le formulaire ci-dessous

Tarif valable jusqu'au 28/02/2027 sous réserve de variation du taux de TVA.
L'Hebdo Bourse Plus sort un numéro double fin juillet et ne paraît pas en août.

Les paiements sur notre site sont sécurisés et traités par Stripe, un prestataire de paiement en ligne de confiance. Vos informations de paiement sont protégées par des protocoles de sécurité de pointe, garantissant une expérience d'achat sûre et sécurisée. Vos données sont protégées par le chiffrement TLS et la tokenisation. Stripe est certifié conforme aux normes de sécurité PCI DSS.