Souvenirs involontaires de Madeleine Chapsal.
LITTÉRATURE
Cette semaine, gros plan sur une grande dame de la littérature et de la presse, Madeleine Chapsal, qui a participé à la création de L’Express et qui a publié de nombreux romans à succès au cours de sa carrière. La romancière a écrit une centaine d’ouvrages et elle a été membre du jury du Prix Femina, entre 1981 et 2006, avant d’en être exclue pour avoir déploré le fait que les jurys récompensent souvent des livres davantage en fonction de l’éditeur ou des amitiés avec l’auteur, que pour leur contenu ou leur valeur littéraire. Dans son dernier livre, elle revient sur sa carrière, sa passion pour le journalisme, la création de L’Express avec Jean-Jacques Servan-Schreiber et ses nombreuses rencontres. Madeleine Chapsal est devenue célèbre par la voie de l’écriture, alors qu’au départ elle aimait plutôt la mode : « C’est vrai que j’ai toujours aimé les robes et la couture. L’habillement est quelque chose de très important pour les femmes. Françoise Giroud me disait que, quand on change de robe, on change d’âme. J’aimais bien cette idée ». D’ailleurs, elle n’a jamais été une féministe et s’est toujours appuyée sur l’univers des hommes : « Autant s’appuyer sur eux, plutôt que de leur faire la guerre ! C’est grâce à Jean-Jacques Servan-Schreiber que j’ai pu travailler dans ce très beau journal qu’est L’Express. Ensuite, j’ai eu des éditeurs formidables, dont Claude Durand. Les hommes m’ont toujours soutenue. Dans le monde des femmes, c’est-à-dire la couture, ma mère avait fait l’essentiel, donc j’avais plutôt envie de changer de domaine. Je me suis toujours sentie journaliste. J’ai réalisé beaucoup d’entretiens avec des écrivains et j’aimais beaucoup aussi aller sur des événements pour les décrire. Jean-Jacques voulait que les journalistes de L’Express aient la meilleure vie possible, notamment quand ils voyageaient, afin qu’ils se sentent à égalité avec la personne interviewée. Pour lui, il était très important qu’un journaliste ne se sente pas inférieur à la personnalité qu’il doit côtoyer ».
Elle revient sur ses souvenirs : « Je vais interviewer André Malraux. Je pose mon magnétophone et il me dit « Où en étions-nous ? ». C’était tout à fait lui ! Cela m’a fait rire intérieurement et nous avons commencé l’entretien. Je parle beaucoup de ma vie et de mes rencontres dans ce livre. J’ai toujours su prendre la vie du bon côté, peut-être parce que j’ai senti que j’avais des chances. Ma mère avait une maison de couture, c’était merveilleux puisque j’avais toutes les robes que je voulais, et mon père m’emmenait dans ses voyages. J’ai eu des moments très agréables dans ma jeunesse et ils se poursuivent d’ailleurs aujourd’hui. Quant aux moments difficiles, c’étaient parfois des ruptures amoureuses dont, ensuite, je me félicitais... » Elle observe dans son livre que les jeunes qui ont connu la guerre ont immédiatement été plongés dans le monde adulte : « C’est vrai, c’était une chance pour notre génération. Je suis issue d’une génération qui a pris beaucoup de risques.
Avec Jean-Jacques Servan-Schreiber, nous avions loué une maison en région parisienne et nous nous retrouvions souvent avec Jacques Duhamel et Valéry Giscard d’Estaing. C’étaient des jeunes gens qui avaient des ambitions politiques et les conversations étaient passionnantes, parce que tout le monde avait l’ambition de faire des choses de valeur. L’idée n’était pas d’acquérir des postes importants, mais de travailler pour le pays. Nous n’avions pas peur d’entreprendre et de découvrir d’autres pays. Au début, nous sommes partis au Brésil, parce que nous trouvions que la France était un peu trop immobile. Mon beau-père avait des contacts dans ce pays et j’ai beaucoup aimé ce séjour. Jean-Jacques Servan-Schreiber était déjà connu au Brésil, nous étions un très jeune couple et nous avons été très bien accueillis. J’ai une anecdote très amusante : une société française d’aviation voulait vendre son avion là-bas et il est arrivé en pièces détachées. Un mécanicien a dû remonter l’avion sur place, mais il fallait l’essayer ensuite. Le mécanicien n’a pas voulu monter à bord. Il nous a expliqué qu’il était payé pour le remonter, mais pas pour l’essayer, alors j’ai proposé de faire le test directement avec Jean-Jacques. Nous avons décollé tous les deux et l’on s’est aperçu après que l’avion avait un gros défaut... On l’a échappé belle... On a quand même pu s’envoler au-dessus des arbres et on s’est regardé en se disant que nous avions vraiment eu de la chance… »
Ensuite, il y a eu la création de L’Express, qui était un concept totalement novateur à l’époque : « Le magazine a tout de suite bien marché. Il y avait aussi Françoise Giroud, qui était déjà journaliste et qui connaissait toutes les façons de faire. Elle avait une belle écriture et le journal a pris de l’ampleur très rapidement. Mon travail était d’aller interviewer les écrivains et Françoise publiait tous mes entretiens entièrement. On s’entendait très bien ». Elle se souvient d’un entretien marquant : « C’était mon premier entretien avec François Mauriac, chez lui. Comme il savait que cela allait paraître dans le journal, il était extrêmement attentif. Il avait beaucoup de considération pour moi et j’ai cru que nous étions devenus amis. Un peu plus tard, je l’ai revu dans les couloirs du journal et j’ai compris que ce moment de proximité avait disparu... Un autre jour, Florence Malraux m’a proposé d’aller interviewer son père, alors qu’elle avait plutôt tendance à le protéger parce qu’elle trouvait qu’il voyait un peu trop de journalistes. Mais elle savait qu’il était tombé malade et qu’il n’en avait peut-être plus pour longtemps. Alors, elle m’a proposé de le rencontrer, en me conseillant d’y aller en jupe parce qu’il avait horreur des pantalons... Elle m’a dit aussi : « N’hésite pas à l’interrompre de temps en temps, parce qu’il peut parler d’une traite sans jamais s’arrêter… » J’ai suivi ses conseils et j’ai réalisé un très bel entretien avec André Malraux ». Elle aborde sa vie privée et sa séparation, dans le calme, avec Jean-Jacques Servan-Schreiber : « Ce n’était pas notre genre que de nous disputer. Finalement, c’était bien, parce que je ne pouvais pas avoir d’enfants et Jean-Jacques a pu épouser une fille jeune qui lui a donné quatre fils merveilleux. Ils sont un peu devenus les miens. Surtout David… » Seul problème, un paquet de relations disparaissent avec sa rupture : « Je n’y pensais pas avant... Je m’en suis aperçue après : à partir du moment où je n’étais plus la femme du directeur de L’Express, les gens ne me portaient plus le même intérêt ou la même attention... Mais c’est très bien, il faut avoir des hauts et des bas dans sa vie. Sinon, on n’en a pas tout le sel ! Cette période m’a donné plus de forces, car elle m’a permis d’écrire pas mal de livres. Mais j’aimais bien mon métier de journaliste qui consistait à sortir le meilleur de mes interlocuteurs ».
Autre anecdote, lorsque Jimmy Goldsmith a racheté le magazine, il lui a demandé de partir : « Oui, je ne m’attendais pas du tout à cela ! Il rachète le journal et il me convoque dans son bureau. Je pensais qu’il allait vouloir me donner de nouvelles responsabilités, mais il me demande de partir. Je me lève aussitôt et je vais vers l’ascenseur. Il était surpris par ma réaction, mais quand on me dit que l’on ne veut plus de moi, cela va vite… Alors, il m’a suivie vers l’ascenseur en me disant : « Nous pourrions peut-être faire des choses ensemble plus tard… » Mais, évidemment, on n’a rien fait. Après, je n’ai jamais pu retravailler dans un journal. J’ai compris que c’était pour des raisons politiques, puisque j’avais été la femme de Jean-Jacques Servan-Schreiber... Alors, je me suis mise à écrire des livres et, par chance, ils ont marché ».
« Souvenirs involontaires » de Madeleine Chapsal est publié chez Fayard.
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