Père Pedro : journal de combat, missionnaire à Madagascar.
LITTÉRATURE
Le pape François était à Madagascar cette semaine à l’invitation du père Pedro, fondateur d’Akamasoa, la ville de l’amitié, née de cet engagement de ce prêtre missionnaire argentin, révolté par la misère noire de nombreux habitants de la capitale malgache. En 1989, Pedro Opeka a offert un petit salaire à des miséreux en contrepartie de leur travail dans la carrière de pierres voisine. Aider les pauvres par le travail et la responsabilité, tel était son projet. Trente ans plus tard, 25 000 personnes vivent, modestement, à Akamasoa, financée par des dons, et où 14 000 élèves sont scolarisés.
Lors d’un entretien avec le père Pedro, j’ai pu évoquer la situation à Madagascar : « C’est le gâchis des êtres humains, c’est le gâchis des premiers responsables élus, ivres de l’indépendance… Ils pensaient qu’un pays peut marcher tout seul et qu’il suffit d’un peu d’autorité pour que tout le monde obéisse. Les premiers responsables, après l’indépendance, étaient tellement heureux d’être à la tête de ce pays, qu’ils n’ont rien fait. La population a augmenté chaque année. Je suis arrivé 10 ans plus tard, en 1970, et j’ai vu des députés, des sénateurs et des ministres organiser des bals populaires et faire la fête. Et même un peu plus que la fête… Ces gens ne parlaient pas de développement et de l’évolution du pays pour tenter de changer cette pauvreté, qui était encore digne, ce que j’ai vu au début. Mais tout a empiré, pour devenir insupportable. Nous sommes à 58 ans de l’indépendance et le pays est plus que pauvre. La Banque mondiale dit que 92 % des citoyens de Madagascar n’ont pas 2 dollars par jour, ce qui est le seuil de pauvreté pour la Banque mondiale. Mais je peux vous dire que 40 % des habitants vivent sans rien et que ceux qui sont au pouvoir ne sont pas dérangés au-delà de leurs problèmes personnels. C’est pour cela qu’aujourd’hui je lève la voix pour les plus pauvres, pour ces enfants qui ne méritent pas ce sort, qui ne méritent pas, dans une île qui est tellement riche, belle et extraordinaire, de vivre dans une situation misérable ».
Mais pourquoi ce choix de Madagascar ? Le père Pedro revient sur son parcours : « Quand j’avais 18 ans, je pensais aller au Biafra, mais je fais partie de la Congrégation de Saint-Vincent-de-Paul qui a envoyé ses premiers missionnaires à Madagascar en 1648. Notre supérieur général avait fait un appel à tous les jeunes de la Congrégation pour partir à Madagascar. J’ai décidé de partir… Je ne me suis pas posé la question de savoir si c’était dangereux ou non, comment on pourrait vivre dans ce pays, si l’eau était potable ou s’il y avait le téléphone… Les jeunes d’aujourd’hui demanderaient s’il y a du Wifi et si c’est vivable ! De notre temps, on allait donner un coup de main, on risquait sa vie… Je suis survivant, après 48 ans passés dans un pays où il n’y avait pas un seul touriste… Aujourd’hui, les gens viennent en tant que touristes. Les jeunes Français peuvent venir à Madagascar, ils reçoivent leur visa pour trois mois en une heure à l’aéroport, alors que le jeune Malgache qui veut venir en France doit faire un parcours du combattant et se voit souvent refuser son visa ».
Dans l’un de ses livres, le père Pedro explique que cela fait 40 ans qu’il habite auprès d’eux, mais qu’il y a toujours « une part de mystère que je ne cerne pas… » : « Oui, comment ces gens peuvent-ils survivre avec si peu de choses ? Partout où je passe, j’essaie d’alléger un peu, j’essaie d’alléger la richesse en France et en Europe, parce que la richesse qu’il y a dans l’hémisphère Nord est scandaleuse. À Madagascar, les gens vivent avec 1 euro et demi par jour, mais c’est impossible, les médicaments sont plus chers qu’en France, les matériaux pour construire une maison sont plus chers qu’en France et le gasoil par rapport aux salaires est plus cher qu’en France ! Il n’y a que la salade qu’ils produisent eux-mêmes ! Tout le reste est plus cher. En France, vous avez un SMIC, c’est toujours insuffisant, mais je défends un SMIC mondial. La cause des ouvriers en France qui luttent pour plus d’égalité sociale est une cause juste et je l’appuie, mais il n’y a pas que les ouvriers en Europe, il y a aussi les ouvriers d’Afrique, de Madagascar, d’Amérique latine et d’Asie. Il ne faut pas oublier que l’Afrique et Madagascar sont des continents jeunes, il faut en tenir compte. Il ne faut pas les aider avec des miettes qui arrivent avec une lenteur scandaleuse. Quand on entreprend un projet avec l’Union européenne, le décaissement commence au bout de trois ans : mais que peut-on faire pendant trois ans ? »
Dans cette rencontre, le père Pedro aborde la question de la confiance : « En tant que blanc, quand je suis entré dans une décharge auprès des plus pauvres à Madagascar, la confiance a joué, alors qu’ils avaient au départ une certaine méfiance à mon égard en se demandant ce que je pouvais bien chercher : comment cet homme peut-il venir nous aider gratuitement, sans rien nous prendre ? Au début, ils ne me connaissaient pas. Maintenant, ils me font confiance, parce que je suis avec eux depuis des dizaines d’années. Mais la méfiance entre les personnes et la méfiance entre les pays est une réalité. Les États-Unis et la Chine ne seront jamais amis, tout comme les États-Unis et la Russie, les Russes et les Chinois non plus… Cette méfiance, c’est le mal que porte l’être humain en lui-même : avant qu’il ne profite de moi, je dois d’abord essayer de profiter de lui… Aujourd’hui, je vis gratuitement au milieu d’un peuple pour le servir. À Madagascar ou en Afrique, les dirigeants se servent de leurs propres peuples et de leurs propres enfants pour s’enrichir. C’est inacceptable et scandaleux ».
Quand il reçoit des dons, il ne se contente pas de distribuer des fonds, il aide surtout les Malgaches à constituer des projets : « Nous avons toujours dit à nos frères et sœurs qui viennent frapper à notre porte que nous posons trois conditions pour aider quelqu’un : le travail, l’école obligatoire et la discipline. Si la personne qui vient ne veut pas travailler, je ne peux pas travailler à sa place. Si la personne ne veut pas scolariser ses enfants, alors ils seront encore plus pauvres qu’elle. Et si l’on n’accepte pas des lois communautaires, on ne peut pas vivre ensemble. L’anarchie n’est jamais bonne, dans aucune communauté. On doit se respecter, car ma liberté finit là où commence la vôtre. Si l’on accepte le travail, l’école et la vie communautaire, on peut vaincre la pauvreté. Nous l’avons démontré depuis 29 ans. Les gens qui travaillent pour un euro et demi par jour, ce n’est pas un salaire, c’est la survie. Ici, vous cassez tout pour avoir plus de pouvoir d’achat, mais les plus pauvres, en Afrique et à Madagascar, n’ont aucun pouvoir d’achat, c’est la survie ! » Le père Pedro évoque aussi une société de pauvreté et de violence et il a une pensée pour une femme, Mademoiselle Honorine, assassinée par ses enfants adoptifs : « C’est le mal, c’est une société sans la force spirituelle, sans la force de la vérité, sans les valeurs qui font qu’un être humain soit humain. On peut être athée, mais il y a quelque chose qui nous unit, c’est le respect. Il faut partager les richesses que nous avons et, dans une société, quand on oublie l’éducation et les valeurs, on vit dans un monde dangereux. Ce crime a été commis par ces deux jeunes, alors qu’elle leur disait qu’elle les aimait et qu’ils ne devaient pas toucher à la drogue. Mais, pour eux, la drogue était plus importante que la vie de leur tante, qui était leur maman adoptive… C’est un mal que l’on ne peut pas expliquer, c’est un mal qui existe dans le cœur de l’être humain. Pourquoi tant de crimes envers les enfants, pourquoi tant de viols envers les femmes, pourquoi cette absence de respect à l’égard des personnes âgées ? Les enfants, les femmes et les personnes âgées sont les trois fragilités de notre société aujourd’hui. Si vous êtes fort et si vous pouvez produire, vous êtes important pour la société aujourd’hui. Mais si vous n’êtes plus fort, vous êtes écarté de la société ».
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