Le durcissement des règles du cumul emploi-retraite aura des effets économiques négatifs.
LA RENCONTRE DE LA SEMAINE
Blandine Mercier, fondatrice de Hello Masters : « Le cumul est vraiment utilisé comme quelque chose qui apporte une complémentarité de revenus pour boucler ses fins de mois. »
Le cumul intégral entre pension et salaire, aujourd'hui avantageux, va profondément être modifié à partir de 2027. Une réforme, qui est passée inaperçue, pourrait réduire les revenus de nombreux retraités et par ailleurs fragiliser, à terme, les finances publiques. Ainsi, pour de nombreux actifs partis avant l’âge légal, le fait de continuer de travailler deviendra financièrement dissuasif.
Problème : les départs à la retraite sont aujourd’hui plus nombreux que les arrivées dans le monde du travail, alors que les entreprises dépendent toujours de compétences expérimentées, notamment dans les métiers de transformation, de transmission et de pilotage.
Blandine Mercier, spécialiste des transformations du travail et fondatrice d’Hello Masters, résume : « En France, le vieillissement est une certitude statistique. Les retraités seront plus nombreux et les actifs moins nombreux. La seule variable d’ajustement économique, ce n’est plus l’âge, c’est la manière dont on intègre les seniors au travail. »
À partir des données et des usages observés au sein de Hello Masters, elle analyse une évolution déjà à l’œuvre : la montée de formes d’activités hybrides après 45-50 ans (missions, management de transition, conseil, free-lance) non pas comme un choix de confort, mais comme un ajustement économique face à la rigidification du cadre de la retraite.
Blandine Mercier est spécialiste des transformations du travail et des trajectoires professionnelles. Après près de vingt ans à la tête de l’agence Marcel (groupe Publicis), elle a fondé Hello Masters, un réseau dédié aux professionnels de plus de 45 ans, puis Trends at Work, l’Observatoire des mutations du travail.
L’Hebdo-Bourseplus : Le site Hello Masters est spécialisé dans l’emploi des seniors. D’abord, quelle est votre définition des seniors ?
Blandine Mercier : Au-delà de la notion d’âge, on parle de profils expérimentés. Pour nous, c’est 20 ans d’expérience, donc c’est la seconde partie de carrière. Notre projet est de faire en sorte d’élargir le champ de contribution des profils expérimentés en seconde partie de carrière.
Généralement, ce sont des personnes de plus de 45 ans. Quand on navigue sur ces 20 ans d’activités, on fait face à de nombreux cycles et, lorsque l’on évoque le cumul emploi-retraite, c’est la troisième partie de carrière. Ce sont les dernières années d’activité à partir de 60 ans.
À ce moment-là, un certain nombre d’arbitrages vont s’opérer et cela peut être une volonté de rester en activité, une volonté de liquider une partie de ses droits, ou une volonté de combiner les deux. Un certain nombre de dispositifs existent et l'on observe toutes les décisions du gouvernement dans ce domaine.
Qu’apportez-vous aux membres d’Hello Masters ? Pourquoi s’inscrire sur Hello Masters ?
Nous sommes le premier site totalement dédié aux profils qui sont en seconde partie de carrière. On vous explique que l’expérience a de l’avenir et que l’on a besoin des compétences de ces personnes dans le monde du travail ou dans le monde économique. Nous fournissons une somme de ressources adaptées aux compétences de chaque personne. C’est un profil enrichi dans lequel on va pouvoir détecter des choses qui lui correspondent, à travers le prisme de ses compétences, et c’est véritablement un matching.
En seconde partie de carrière, on est souvent formaté par sa verticale métier, son secteur d’activité, et l'on est un peu enfermé dans cette trajectoire qui semble unique. Nous sommes là pour révéler une somme d’options. Nous nous adressons évidemment à des profils qui sont en recherche active, qui veulent changer d’aventure professionnelle ou se lancer dans l’entrepreneuriat, et nous sommes également aux côtés de ceux qui veulent élargir leur portefeuille d’activités : par exemple, en intégrant un organe de gouvernance, comme un conseil d’administration, ou en faisant du bénévolat, ou encore en reprenant une entreprise. Nous sommes là pour les accompagner dans ce genre de projets.
Le gouvernement vient de réformer le cumul emploi-retraite. Il serait tentant de l'envisager comme une anomalie lorsque l’on ne connaît pas le dossier. Mais en travaillant sur le sujet, on comprend très vite que ce cumul est nécessaire à l’économie de notre pays et que cette réforme va avoir pour effet de faire baisser les recettes fiscales. Qu’en est-il exactement ?
Ma réaction se base uniquement sur les faits, car les faits nous permettent de sortir d’une simple opinion. Quand on parle de cumul, je comprends tout à fait que l’on puisse penser qu’une coupe entraînera des économies. Mais, dans la vraie vie, cela ne se passe pas ainsi. Le cumul existe depuis des années et c’est un dispositif qui reste méconnu et assez peu utilisé.
Aujourd’hui, 600 000 personnes utilisent vraiment ce dispositif, donc cela reste assez anecdotique sur 18 millions de retraités. Ce ne sont pas des personnes qui utilisent ce dispositif pour s’enrichir, en espérant profiter du système en cumulant leur pension et un emploi salarié. La réalité est que ce sont des personnes qui utilisent ce dispositif pour boucler leurs fins de mois. Ce dispositif est utilisé par des personnes qui ont des pensions de moins de 900 €.
Ainsi, il s'agit surtout de jobs d’appoint, par exemple dans des restaurants ou des grandes surfaces, pour ces retraités…
Exactement. Le cumul est vraiment utilisé comme quelque chose qui apporte une complémentarité de revenus pour boucler ses fins de mois. On aurait pu imaginer que les réformes puissent prendre en considération cet élément très factuel qu’est la démographie.
Notre population vieillit et il y a une réelle urgence à faire en sorte que les profils expérimentés puissent contribuer plus longtemps, puisque les sortants ne seront pas compensés par les entrants. C’est un vrai problème pour le monde du travail et pour les entreprises. Nos politiques doivent encourager le maintien d’une activité le plus longtemps possible.
En réalité, on pénalise ces profils en changeant les règles du jeu. Avant, quand on arrivait au taux plein, le cumul était libre en matière de complémentarité de revenus. Si vous n’étiez pas au taux plein, le cumul était plafonné. Cette fois-ci, le gouvernement durcit le ton en plafonnant tout le monde, ce qui va pénaliser la volonté de continuer à poursuivre une activité.
Concrètement, avant 67 ans, chaque euro gagné sera retiré de votre pension ! Il y a quelque chose qui ne va pas dans l’équation, puisque ce dispositif est utilisé pour boucler les fins de mois. Je dis que c’est une aberration, car si l'on observe ce qui se passe dans les autres pays, on s’aperçoit que nous avons un vrai retard sur le taux d’emploi des 60-64 ans, c’est-à-dire ceux qui sont en troisième partie de carrière. Le taux d’emploi est de 36 %, alors qu’en Allemagne c’est 60 % et qu'en Suède c’est 70 %.
Dans ces pays, il y a des formules pour inciter à garder ces profils dans l’emploi. En Suède, aucun plafond n'existe, donc vous pouvez faire les deux. Sur le plan économique, c’est très incitatif, puisque cela vous laisse le choix d’avoir plus de revenus si vous continuez à contribuer.
Le gouvernement devrait plutôt s’orienter sur l’idée de favoriser la contribution des profils expérimentés, en faisant en sorte que ce soit un bonus de continuer à jouer sa partition dans le monde du travail et dans le système social. Je suis contre ce genre de réformes. C’est illusoire, c’est de la poudre aux yeux que de croire que l’on va faire des économies. Bien au contraire.
Comme le dispositif va être mis en place en 2027, cela va inciter des personnes à liquider le plus rapidement possible leurs droits en 2026.
Cela va aussi provoquer des inégalité sociales, car une personne salariée qui cumule sa retraite avec un emploi pour boucler ses fins de mois va être pénalisée. À l’inverse, un chef d’entreprise va toujours pouvoir trouver une formule juridique, par exemple à travers des frais ou des bénéfices, pour continuer de travailler…
Bien sûr, il y aura de fortes inégalités. On va accentuer la paupérisation de certaines personnes et cela pénalisera tout le monde. Je rappelle aussi qu’un quart des patrons de PME gagnent moins que le SMIC. Vous avez raison, toutes ces réformes vont augmenter la paupérisation d’une grande partie de la population. Quand vous mettez des personnes dans une situation encore plus précaire, cela a un impact sur l’ensemble de la société. Le système de solidarité ne fonctionne que si chacun est en mesure d’y contribuer.
Plus on va mettre des personnes dans une situation vulnérable, plus on va devoir jouer à plein le système de solidarité, à travers des augmentations d’impôts et de taxes, pour financer les systèmes d’aides. Il va falloir aussi davantage mobiliser les actifs pour aider leurs aînés, ce sera une autre conséquence. N'oubliez pas qu’il faut prendre nos aînés en charge dans des infrastructures de santé. On va avoir un problème. Tout ce qui va faire en sorte que chaque personne gagne moins de revenus aura évidemment un impact global sur la société.
De manière anecdotique, il y a évidemment des personnes qui vont réussir à composer pour maintenir un certain niveau de revenus. Mais tout cela aura un impact global sur la société et, en réalité, cela nous promet davantage de déséquilibres de notre modèle social.
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