Marie Renard : la femme modèle.
LITTÉRATURE
Michèle Dassas a été primée au Concours Arts et Lettres de France (2012, 2013, 2014 et 2015) et a remporté le 1er prix du Concours littéraire « Les enfants du Grand Meaulnes » en octobre 2013 pour son texte « D’une rive à l’autre ». Dans son dernier livre, elle relate l’histoire de Marie Renard, qui fut en quelque sorte le premier top model à connaître une notoriété mondiale. Ce livre est passionnant car elle nous fait découvrir les coulisses du monde de l’art et de la littérature à la Belle Époque, à la fin du XIXe siècle : « Marie Renard a croisé tous les peintres en vogue, les impressionnistes, les post-impressionnistes et ceux que l’on appelait les pompiers. C’était la bonne société, la société des arts, celle de tous les plaisirs et de tous les goûts artistiques, la littérature, la musique et la peinture. »
Le nom de Marie Renard n’est pas connu du grand public aujourd’hui. Finalement, c’était le mannequin vedette de l’époque : « Marie Renard était le Phénix des modèles. On l’appelait tout simplement Marie. Elle a figuré dans un livre écrit par Paul Dollfus sur les modèles et elle y est très largement à l’honneur. C’était une très jolie femme rousse et, ce qui m’a intéressée, c’est le scandale de « La femme au masque ». Henri Gervex l’avait représentée nue, avec un loup noir sur les yeux, et c’était elle. J’ai pu me fonder sur les souvenirs des peintres pour écrire ce livre et, comme elle revenait fréquemment, à partir des dates des tableaux j’ai pu retracer sa vie. J’ai vraiment pu reconstituer le puzzle de sa vie. Un expert m’a dit récemment que le jour où l’on retrouverait le fameux tableau de « La femme au masque » sa valeur serait inestimable. Il était en 1902 au Caire et il a été vu en 1906 à New York. Mais on ne sait pas où il se trouve actuellement. Il est probable qu’une personne ait ce tableau chez elle, sans se rendre compte de la valeur qu’il peut représenter. »
Michèle Dassas, que nous avons interrogé, souligne que « les peintres académiques avaient plus tendance à représenter le réel mais, malgré tout, chaque peintre mettait dans son œuvre un peu de lui-même, ou un peu de ce qu’il voulait voir. C’est tout à fait sensible dans les œuvres de Jacques-Émile Blanche, qui représente souvent Marie. Mais, chaque fois, quand je recherche le visage de Marie dans les œuvres d’autres peintres, je constate qu’elle était autre. Chaque artiste a fait des choses très différentes, mais on arrive quand même à retrouver des similitudes. Elle est vraiment la plus vraie dans le tableau réalisé par Louise Abbéma en 1914. C’était déjà une dame plutôt âgée. Elle avait une cinquantaine d’années et elle était représentée telle qu’elle était réellement. » Finalement, c’était la femme parfaite de l’époque : « Oui. On aimait beaucoup les rousses à l’époque. Elle était très jolie, très élégante. Elle savait poser avec beaucoup de délicatesse, en se plaçant d’une manière très charmante. Donc, elle a dû faire fantasmer beaucoup de messieurs. Elle était grande, mince, pas beaucoup de poitrine, des yeux bleus magnifiques... Elle aurait pu être mannequin aujourd’hui. »
Elle raconte que la séance de pose était toujours très préparée : « C’était complexe. Tout était différent selon les peintres. Certains mettaient beaucoup de temps à peindre un sujet, alors que d’autres faisaient simplement une ébauche. On lui demandait aussi de tenir des rôles différents. Elle pouvait être une dame de la bonne société, une soubrette, une femme nue… Elle a eu énormément de rôles à jouer, car c’était finalement une actrice et elle se considérait d’ailleurs comme une collaboratrice des peintres. Le peintre lui demandait de jouer un rôle et elle devait bien tenir ce rôle. Elle savait s’adapter, en restant sans bouger pendant des heures. Elle avait le sens inné de la pose. Les ateliers étaient très structurés. Certains peintres avaient de grands miroirs, des ateliers bien meublés avec des canapés, tandis que d’autres étaient dans une ambiance beaucoup plus bohème. »
On découvre qu’elle est devenue familière de personnalités comme Sarah Bernhardt, Guy de Maupassant, Henri Gervex, Marcel Proust, ou Claude Monet : « Tout le monde se connaissait, on se rencontrait dans des soirées. Il y avait des échanges permanents. Guy de Maupassant s’est interrogé sur le modèle de « La femme au masque » en faisant quelques plaisanteries. Ce tableau de « La femme au masque » a vraiment marqué l’époque, car cette femme était vraiment magnifique. Certaines femmes se sont même vantées d’être le modèle, alors que c’était faux. » Le but était de devenir mannequin à plein temps, c’est-à-dire pouvoir vivre de son art : « Elle a vécu de son art et elle a pu économiser. Elle n’arrêtait pas de travailler. Elle courait d’un artiste à un autre. Elle voyageait aussi beaucoup. C’était une vie plutôt agréable pour l’époque. Elle a toujours pris cela très au sérieux, contrairement à d’autres modèles. Certaines femmes n’étaient pas sérieuses, on ne pouvait pas vraiment compter sur elles, elles ne venaient pas toujours au rendez-vous, alors que Marie était très sérieuse. » Quand on voit le tableau d’un grand peintre représentant par exemple une soubrette en train de balayer, on peut être tenté de penser qu’il a voulu mémoriser une pauvre fille dans son travail, or c’était déjà du cinéma : « Oui, le peintre travaillait avec un modèle et le modèle pouvait changer aussi. Les impressionnistes peignaient beaucoup à l’extérieur pour rechercher un effet. Donc, elle a souvent posé en extérieur. Tout est différent selon le peintre. Il fallait aussi beaucoup de temps pour réaliser une toile. Certains allaient très vite, comme Madeleine Lemaire. Marie était présente à ses côtés lorsqu’elle a rendu son dernier soupir. Elle a vraiment fait partie de l’intimité de beaucoup de peintres. »
Michèle Dassas revient sur l’origine de Marie Renard : « Petite, elle était cousette près de la place Pigalle et, quand elle était enfant, elle voyait le marché aux modèles. Place Pigalle, c’était en quelque sorte la séance de casting de l’époque. Elle s’amusait à prendre la pose et à jouer au modèle. C’est finalement par hasard que l’artiste peintre américaine Marie Cassat lui a proposé de poser pour elle. Être modèle, c’était un rêve pour beaucoup de jeunes filles. C’était beaucoup moins fatigant que d’être petite cousette au fond d’un atelier obscur, ou d’être employée responsable du lavage du linge. Il y avait beaucoup de petits emplois pour des femmes d’une condition très simple. Marie Renard savait quand même lire. Elle avait beaucoup d’intelligence et de mémoire, et elle a su s’adapter en apprenant son métier. Elle a su prendre les couleurs de la société dans laquelle elle a évolué. Elle a eu la chance de travailler pendant une trentaine d’années. C’est énorme. Mais elle faisait très attention à son corps et elle surveillait beaucoup son alimentation. »
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